Clermont en Argonne : témoignages des habitants concernant les événements de septembre 1914

Septembre 1914 : des habitants

de Clermont-en-Argonne témoignent

 

N° 157, 158, 159.

L’an mil neuf cent quatorze, le vingt-trois octobre, à CLERMONT-EN-ARGONNE (Meuse), devant nous :

BARKER (Marie-Amélie-Anne), épouse JACQUEMET, sans profession, à Clermont-en-Argonne :

Je jure de dire la vérité.

Je me trouvais à Clermont avec très peu de personnes, notamment avec mon mari infirme et M. Manternach, le 4 septembre, jour de l’arrivée des Allemands. Pendant la nuit du 4 au 5, j’ai vu une troupe briser les portes sur son passage et se livrer à un pillage effréné. Vers six heures du matin, j’ai été appelée à l’hospice où je soigne les blessés. A midi, en allant déjeuner chez moi, j’ai assisté au pillage dans toute son horreur.

Ma maison a été épargnée par les pillards. Le roi de Prusse y avait couché en 1870, et c’est même dans ma salle à manger que la marche sur Sedan a été décidée. Tous les ans, des touristes allemands venaient photographier cette maison, à laquelle ils attachaient un intérêt historique.

En retournant à l’hospice, j’ai constaté que la maison d’un horloger, dans la grande rue, était en train de brûler. L’incendie a été tellement rapide qu’il n’a pu être que volontairement allumé; d’ailleurs on a trouvé dans la commune des sachets de pastilles incendiaires.

L’ennemi a occupé Clermont pendant une dizaine de jours. Vers le 10 septembre, j’ai vu des soldats du XIIe corps charger sur un autobus des meubles enlevés chez M. Desforges et des étoffes prises chez Nordmann, marchand de nouveautés. Un médecin-major s’est emparé de tous les objets de pansement de l’hospice et même du drapeau de la Croix-Rouge.

Une grande partie de la ville a été brûlée, y compris ma maison. Elle a été détruite non par le bombardement, mais par l’incendie. L’église qui se trouve sur la côte et qui est isolée a été elle-même incendiée. Au moment du sinistre, les régiments qui occupaient Clermont étaient le 121ème et le 122ème d’infanterie wurtembergeois.

Après lecture, le témoin a signé avec nous.

MANTERNACH (Pierre-Guillaume), mécanicien à Clermont-en-Argonne :

Je jure de dire la vérité.

Le 4 septembre, au départ des derniers Français, les Allemands ont bombardé Clermont, de deux heures et demie à sept heures du soir. Ils sont entrés dans la ville à minuit, en brisant les portes et en pillant partout sur leur passage. L’incendie a commencé, au début de l’après-midi, par la maison de M. Nicolas, horloger. J’ai vu un soldat y répandre le contenu de sa lampe à alcool après avoir pris son café. C’est alors que le feu a éclaté. Je suis allé chercher la pompe et j’ai demandé à un officier de me donner des hommes pour la manœuvrer. Il m’a répondu : « Je n’ai pas d’hommes pour vous » et, me menaçant de son revolver, m’a ordonné de sortir. J’ai fait une démarche analogue auprès de cinq ou six autres officiers; tous m’ont également repoussé.

Pendant ce temps, l’incendie s’est propagé. Il ne reste que soixante six maisons; deux cent vingt-six ont été détruites. J’ai vu allumer le feu dans cinq ou six immeubles à l’aide de torches que les soldats fixaient au bout de bâtons pour atteindre le haut des bâtiments.

Tandis que la ville flambait, des Allemands dansaient à l’intérieur de l’église au son de l’orgue. Ils ont fini par mettre le feu à cet édifice avant de se retirer. Ils se sont servis pour cette besogne de récipients garnis de mèches et remplis d’un liquide inflammable. Ils ont également fait usage de grenades. A un certain moment, j’ai vu un soldat courir sur le toit d’une maison où l’incendie a presque immédiatement éclaté.

Après l’incendie, le pillage a recommencé dans les maisons que le feu avait épargnées.

J’ai vu un officier supérieur inscrire sur la porte de la maison de Mme Lebondidier une mention interdisant de piller cette habitation. Comme je lui en demandais la raison, il m’a répondu que ce qui était dans cette demeure lui était réservé et qu’il en garnirait sa maison de campagne. En effet, il a fait charger sur une voiture tout ce qu’il y avait de mieux chez Mme Lebondidier.

J’ai enterré ici, le 6 septembre, un jeune garçon de 1 1 ans, qui a été fusillé à bout portant au moment où il se sauvait de la maison Berthélemy-Gauvain. J’ai également enterré, le 8 du même mois, un homme d’environ 35 ans dont le corps était carbonisé.

J’ignore les noms de cet homme et de cet enfant; tout ce que je sais, c’est que les deux morts habitaient la commune de Vauquois.

J’ajoute, pour compléter ma déposition, que les Allemands ont mis le feu à Clermont sans y avoir été l’objet d’aucune agression de la part de la population civile. Il ne restait d’ailleurs presque personne dans la ville.

Après lecture, le témoin a signé avec nous.

JACQUEMET (Édouard), 68 ans, directeur honoraire des Écoles d’arts-et-métiers, chevalier de la Légion d’honneur, administrateur délégué faisant fonctions de maire à Clermont-en-Argonne :

Je jure de dire la vérité.

Je confirme les dépositions que vous venez d’entendre, sauf en ce qui concerne les renseignements personnels que M. Manternach vous a donnés et que je n’ai pu constater par moi-même, mais qui sont, en tout cas, conformes à ce que j’ai vu. M. Manternach, d’ailleurs, est tout à fait digne de foi.

J’ajoute que le cadavre carbonisé qui a été enterré ici est celui de M. Poinsignon, maire de Vauquois. Je puis déclarer en outre que c’était le XIIIe corps wurtembergeois qui occupait Clermont au moment de l’incendie, et que ce corps était commandé par le général von Durach (1). Un corps de uhlans qui était également ici avait à sa tête le prince de Wittenstein (2).

Après lecture, le témoin a signé avec nous.

(1) Lire : général d’Urach (ou von Urach).

(2) Lire : Wittgenstein.

Source : Rapports et procès-verbaux d’enquête de la commission instituée en vue
de constater les actes commis par l’ennemi en violation du droit des gens.
(Décret du 23 septembre 1914.). Tome 1

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