18 juin 1915 : Rapport du Général DUCHENE sur les opérations du 32ème Corps d’Armée entre le 6 mai et le 15 juin 1915

Rapport du Général Duchêne sur les opérations du 32ème  Corps d’Armée entre le 6 mai et le 15 juin 1915

 

32ème CORPS D’ARMEE

ÉTAT-MAJOR.

3eBUREAU.

N°1792/3.

S/C66.

Q. G., le 18 juin 1915.

 

Rapport sur les opérations du 32ème  Corps d’Armée entre le 6 mai et le 15 juin.

 

La vivacité de la lutte en Argonne sur le front du 32ème C. A., exposée dans le rapport n° 1537/3 du 7 mai, a persisté pendant le mois de mai au cours duquel des combats très violents ont encore été livrés particulièrement à Bagatelle et à Fontaine-Madame.

Le but poursuivi par l’ennemi semble toujours le même: s’emparer du saillant de Bagatelle, qu’il enveloppe et bat de feux convergents, en combinant une action directe sur le saillant lui-même avec des actions sur les flancs: à l’est, la Sapinière et Blanleuil; à l’ouest la ligne 1n (Ouvrage central).

L’attaque générale du 1er mai, sur tout le front de Bagatelle, tenu par 4 de nos bataillons en 1ère ligne, exécutée avec une brigade entière n’ayant procuré à l’ennemi qu’un succès très minime, il poursuit ses attaques avec la plus grande opiniâtreté et avec le concours des moyens appropriés et considérables dont il dispose dans cette région.

Pour s’opposer avec succès à ces attaques répétées contre Bagatelle, il devenait nécessaire de relever la 80ème brigade qui avait supporté à elle seule, pendant 3 mois, les efforts allemands sur ce point et dont la fatigue et les pertes répétées avaient diminué la force de résistance.

Le 6 mai au matin, la 83ème brigade, de la 42ème D.I., remplace la 80ème de la 40ème Division et, par suite, le secteur de Bagatelle passe aux ordres du général commandant la 42ème D.I.

Le 7 mai, l’ennemi bombarde violemment nos lignes, mais aucune attaque d’infanterie ne se produit.

Nous commençons à réunir, par une tranchée, les extrémités des boyaux que nous avons conservés.

Ce travail, exécuté à quelques mètres de l’ennemi, ne peut être poursuivi que la nuit et sous la protection d’éléments combattant à coups de grenades et cherchant à refouler l’ennemi qui, lui aussi, se hâte de se construire une nouvelle ligne; il ne sera achevé que le 13 mai.

Le 8 mai, après un très vif bombardement, et au signal donné par une explosion de mine, l’ennemi prononce une attaque sur tout le front de Bagatelle.

Pendant 4 heures, sur le front de 2 bataillons, la lutte est acharnée autour des postes avancés et devant nos tranchées de 1ère ligne. Cette lutte à coups de pétards, de grenades, de fusils, de baïonnettes, de haches et de serpes, revêt un caractère d’intensité inouï.

L’ennemi est finalement repoussé, malgré l’emploi des gaz asphyxiants et de liquides enflammés, et il laisse de nombreux cadavres devant nos tranchées.

Le 19ème Bataillon de Chasseurs, de son côté, perd 3 officiers et 130 hommes hors de combat; le 94ème  a également des pertes sensibles,

En même temps, à Blanleuil, où les Allemands font également usage de bombes asphyxiantes, la lutte de bombes est vive, et, pendant la nuit, pour nous dégager de l’étreinte de l’ennemi, nous faisons sauter une mine.

Devant le Central, un coup de main nous permet de bouleverser les travaux ennemis en voie d’exécution.

Le 9 mai, à Fontaine-Madame, devant les tranchées de la Sapinière, les Allemands font sauter deux mines.

A Bagatelle, ils attaquent à nouveau sur tout le front et plus particulièrement autour des 4 éléments de tranchée que nous avons déjà construits en avant de notre ligne mais qui ne sont pas terminés. Cette attaque est appuyée par un tir violent de 105 et de 150 et de grosses bombes sur nos 2ème lignes. Notre artillerie et nos engins arrêtent l’attaque ennemie qui est repoussée après une lutte qui dure plus de deux heures et nous permet d’avancer un de nos barrages. Toute la nuit, les Allemands font usage de gaz asphyxiants et lancent des pétards. Nous répondons par des pétards et des bombes, tandis que les masques et lunettes dont nos troupes sont heureusement munies protègent nos hommes contre les dangers d’asphyxie.

Pertes: 21 tués; 175 blessés.

Le 10 mai, l’ennemi se montre très actif avec son artillerie, ses bombes et ses engins de main, mais nous ripostons énergiquement et achevons la construction de la ligne avancée reliant nos antennes, ce qui reporte notre première ligne à une distance moyenne de 50 mètres en avant.

Pertes: 8 tués; 62 blessés.

Le 11 mai, à la suite d’une journée marquée par des tirs d’artillerie et de minenwerfer, l’ennemi prononce entre 20 et 22 heures, sur tout le front de la 42ème D. I. et de la droite de la 40ème, des attaques partielles dont la plus importante a lieu à Bagatelle.

A 20 heures, il ouvre une vive fusillade à Marie-Thérèse et à Blanleuil ; il y fait sauter deux mines en avant de nos tranchées où elles causent des pertes et dégâts, mais il ne peut sortir des siennes.

A 21 heures, il tente une attaque par surprise, sur le front de 4 compagnies, tandis que les 2èmes lignes sont couvertes de bombes asphyxiantes, de 77 et de 105 ; les fantassins allemands s’avancent en rampant, lancent une grande quantité de bombes et essaient de se jeter dans nos tranchées. Nos hommes tiennent bon (ils ont leurs masques et lunettes) et, sur tous les points, refoulent l’ennemi.

En même temps, le cantonnement de la Harazée et tous les arrières sont bombardés par des obus de gros calibre.

Sur la gauche, deux de nos postes d’écoute devant l’Ouvrage central sont attaqués après explosion de mines. L’ennemi ne peut sortir de ses tranchées pour occuper les entonnoirs.

Pertes: 21 tués; 117blessés.

Le 12 mai, les Allemands font sauter une mine à la Sapinière puis une autre à Blanleuil.

A Bagatelle, la journée semble d’abord se passer dans une lutte active de bombes et d’engins. Brusquement, vers 3 heures, sans aucune préparation, l’ennemi se jette sur nos barrages et sur notre ligne avancée. Après un violent combat de pétards et de grenades, il est arrêté partout.

Nous faisons des prisonniers du 124ème.

Pertes : 21 tués; i55 blessés.

Le 13 mai, l’ennemi procède à une nouvelle attaque; il lance un grand nombre de bombes asphyxiantes qui obligent nos hommes à s’écarter momentanément, beaucoup de lunettes étant brûlées. Une centaine d’Allemands arrivent à 2 ou 3 mètres de notre tranchée mais ils ne peuvent réussir à y pénétrer et sont rejetés à coups de pétards.

Pertes: 24 tués; 177 blessés, dont 4 asphyxiés.

Le 14 mai, l’ennemi renonçant à une attaque de vive force sur Bagatelle lance sur nos tranchées, sans résultat, des bombes incendiaires. Nous ripostons par des bombes lacrymantes.

Vers le soir, nous faisons sauter une mine à Blanleuil; l’explosion provoque une fusillade, un échange de bombes et des barrages d’artillerie de part et d’autre qui se propagent jusqu’à Bagatelle et durent une partie de, la nuit.

Pertes: 7 tués; 62 blessés.

Le 15 mai, à la tombée de la nuit, l’ennemi fait sauter une mine à Marie-Thérèse et tente de profiter de l’explosion pour envahir nos tranchées. Il est repoussé aussitôt.

A Blanleuil, la Sapinière et Bagatelle, violente lutte de bombes.

Pertes: 15 tués; 95 blessés.

A partir du 16 mai, l’ennemi, qui s’est usé en attaques incessantes de jour et de nuit, sans gagner un pouce de terrain, dont les pertes ont été certainement très importantes et dont un régiment, le 57ème, a dû être momentanément retiré du front, poursuit surtout le combat par les bombes, de tranchée à tranchée, de jour et de nuit, il cherche par des sapes et des mines à s’avancer, à détruire nos tranchées et s’opposer à notre progression qui est poussée méthodiquement par les mêmes procédés devenus d’un usage quotidien.

Dès lors la lutte de mines se poursuit avec une intensité croissante. Chaque jour, 3, 4 explosions, et parfois davantage, se produisent sur le front de Marie-Thérèse, de Blanleuil, de la Sapinière, du Central et surtout de Bagatelle, faisant sauter des éléments de tranchée, des postes d’écoute ou des galeries de mine, produisant fréquemment l’enfouissement plus ou moins complet des hommes qui les occupent.

Devant nos tranchées avancées du secteur de Bagatelle une centaine d’entonnoirs jointifs forment un chaos ininterrompu (voir croquis joint).

De notre côté, notre réseau de mines, à la fois offensif et défensif, s’est considérablement développé et chaque jour nous en faisons jouer 4 ou 5, soit pour culbuter les travaux avancés de l’ennemi, soit pour camoufler ses mines.

A chaque nouvelle explosion, c’est une lutte très vive de bombes, chacun s’efforçant d’occuper l’entonnoir, soit directement, soit en creusant un cheminement pour y parvenir et l’organiser. Nous parvenons fréquemment à occuper l’entonnoir, le plus souvent nous sommes sur l’un des rebords, les Allemands sur l’autre, d’où le combat de grenades se poursuit.

Sur plus de la moitié du secteur, en reliant peu à peu par une tranchée les entonnoirs avancés, nous avons réussi à en faire des éléments de tranchée avancée et gagner ainsi du terrain pied à pied.

Pendant cette lutte souterraine, notre artillerie et nos engins de tranchée agissent activement contre les tranchées ennemies.

L’ennemi riposte sans cesse avec des bombes de tous calibres et avec du 105 et du 150 sur nos tranchées de 1ère et de 2ème ligne. Tous les jours il nous en démolit de grandes parties qu’il faut reconstruire chaque nuit. D’autre part, il canonne journellement la plupart de nos cantonnements ou abris de repos. Enfin, sur tout le front de Bagatelle, la Sapinière, Blanleuil et Marie-Thérèse, nous sommes à 5, 10, 20 mètres de l’adversaire.

En beaucoup de points les lignes s’enchevêtrent, pour ainsi dire, les unes dans les autres; des luttes de pétards et de grenades presque continuelles et souvent très vives se livrent de tranchée à tranchée autour des barrages, des créneaux avancés, exigeant des troupes une diligence extrême et un moral inébranlable.

Cette lutte, sur terre et sous terre, donne une moyenne journalière de 80 à 100 hommes hors de combat.

Des actions offensives s’engagent de part et d’autre pour déjouer les tentatives de l’adversaire, détruire ses mines ou leurs origines. C’est ainsi que le 20 mai, à la suite de l’explosion de deux mines, l’ennemi engage une lutte violente de pétards en deux points du front, s’efforce de sortir des tranchées, sans y réussir. La nuit suivante, il essaie de reprendre l’attaque, mais échoue encore sur les deux points.

A différentes reprises, il renouvelle ses tentatives, tantôt après grosse préparation d’artillerie ou de minenwerfer, tantôt, à l’improviste. De notre côté, nous exécutons des coups de main à la Sapinière, et devant l’Ouvrage central où l’activité allemande est plus particulièrement menaçante.

A la Sapinière nos tranchées de 1ère ligne sont à peine accrochées à la crête militaire.

L’ennemi, profitant de l’avantage que lui donne la possession du haut du terrain, se rapproche par des explosions de mines jusqu’au contact de la tranchée de première ligne. Tandis que chaque explosion envoie des pierres et des terres qui nous causent des pertes, obstruent notre tranchée ou la comblent, il crée ainsi, en avant de notre ligne, des entonnoirs énormes qui sont de nature à lui permettre, partant des entonnoirs ainsi créés, de miner notre tranchée et la faire sauter.

En raison de la déclivité du terrain et de l’éboulement de notre tranchée, les travaux de contre-mine sont difficiles, voire même dangereux.

L’attaque dirigée sur la tranchée avancée allemande est exécutée le 28 mai par trois petites colonnes d’infanterie qui débouchent des tranchées après une préparation d’engins et d’artillerie poussée autant qu’il est possible. Malgré leurs efforts recommencés deux fois, nous ne pouvons atteindre la tranchée principale ennemie, mais sur différents points les entonnoirs ont été occupés et nous avons pu y bouleverser les travaux commencés par l’ennemi, retarder ainsi leur avance de plusieurs jours, ce qui nous a donné le temps de développer tout un réseau de mines, d’écarter, pour quelque temps, toute menace sérieuse de l’ennemi sur ce point.

A l’ouest de Bagatelle et particulièrement devant l’Ouvrage central, où, par suite de la distance (100 mètres environ) qui sépare la ligne française de la ligne allemande, chacune de ces lignes est précédée d’un nombre important de postes constituant face à face de véritables lignes avancées, distantes de 15 à 20 mètres l’une de l’autre, la lutte pied à pied se livre autour de ces postes dans les mêmes conditions que sur le reste du front.

Chaque jour le réseau des galeries de mines partant de ces postes se rapproche du réseau adverse et finit par s’y enchevêtrer. Là aussi, de nombreux coups de main sont entrepris pour détruire les postes avancés ennemis, ou même, le cas échéant, un élément de ses tranchées.

En résumé, sur tout le front du 32ème C. A. situé dans la forêt d’Argonne, après l’échec des attaques de vive force prononcées par l’ennemi, une guerre de mine combinée avec la lutte de pétards et d’engins se poursuit sans arrêt jour et nuit.

Sur les arrières de nos lignes tombent des obus de 77, 105 et 150 ; nos premières lignes et nos boyaux sont l’objet d’un tir constant de minenwerfer de divers calibres.

Contre l’ennemi, nous employons sans trêve des procédés analogues.

La concentration de nos moyens d’action: canons, engins de tranchée, bombes, pétards, mines, et l’éducation toujours plus complète des troupes animées du meilleur esprit, nous ont permis d’obliger l’ennemi à passer à une attitude plutôt défensive, mais qui reste très active.

Pour obtenir ce résultat, et le maintenir, il nous a fallu créer puis entretenir en le développant sans cesse un réseau de galeries très considérable.

Du 6 mai au 15 juin, nous avons infligé 78 explosions à l’ennemi. Le personnel du génie travaille sans aucun repos avec un dévouement des plus méritants à cette œuvre difficile.

L’artillerie avec ses observateurs dans la tranchée de première ligne réussit à mettre ses obus dans les travaux mêmes de l’ennemi avec une précision des plus remarquables et à réaliser des tirs d’enfilade et de concentration produisant les effets les plus puissants.

Elle donne à tous la plus grande confiance dans son action bien que celle-ci soit limitée par les nécessités supérieures.

L’infanterie a adopté un genre de lutte tout nouveau. Dans les tranchées profondes creusées à une vingtaine de mètres de l’ennemi et même moins, le jet du pétard depuis le couvert du parapet est plus facile que le tir au fusil qui expose le tireur à être tué au créneau. Son explosion est plus efficace. Peu à peu, le pétard s’est substitué à la cartouche au point d’exiger un approvisionnement énorme (65 000 pour le C.A.) qui semblerait extraordinaire s’il n’était justifié par les faits. Ainsi, du 6 au 15 mai à Bagatelle, il a été consommé 29 700 pétards. Du 6 mai au 15 juin, 90 000 pétards.

D’autre part, dans la tranchée constamment bouleversée par les bombes, les obus et les mines, il faut réparer les brèches, constituer des barrages, préparer des mines. Un barrage demande 100 sacs. Le C. A. consomme 6.000 sacs par jour. Du 6 au 15 mai, il a utilisé 53.200 sacs à terre, 740 châssis de mine, 1.800 créneaux en bois, 200 boucliers.

Ce matériel énorme nécessite constamment entre l’arrière et la 1ère ligne des transports incessants très considérables.

Sans la griserie du mouvement en avant, sous la menace constante de la balle du guetteur ennemi dans l’arbre ou le créneau en face, à quelques mètres des pétards jetés sans cesse par-dessus le parapet, les éclats du shrapnell, de la bombe du minenwerfer qui bouleverse la tranchée, sous la hantise de la mine qui saute, projetant les corps déchiquetés, ensevelissant plus ou moins des fractions entières, parfois au milieu de gaz asphyxiants qui donnent des nausées et stupéfient l’esprit, il faut rester là aux aguets, quoi qu’il arrive, riposter sans arrêt à l’ennemi, lui faire plus de mal qu’il ne nous en fait, l’accabler sous Dos bombes et pétards, refaire les tranchées et, toujours sous le feu, déblayer les éboulements, se battre pour la possession des entonnoirs.

Il faut une action intense et incessante de la part des officiers à tous les échelons, une vigilance de tous les instants et un moral à toute épreuve pour tenir bon, d’abord, et attaquer ensuite.

Tous ces efforts exigent une volonté et une extrême tension des nerfs et des facultés qui n’est pas sans avoir à la longue une répercussion notable sur tout l’organisme. Ils sont fournis depuis 5 mois par les troupes du 32ème C. A. avec un esprit du devoir et une ardeur admirables.

 

Les pertes au 5 mai étaient (depuis le 17 janvier) de :

  6 082 tués et disparus, dont 85 officiers;

10 636 blessés évacués, dont 120 officiers;

    653 petits blessés, soignés dans les ambulances, non évacués, dont 35 officiers soignés dans leur cantonnement;

10 148 malades évacués, dont 117 officiers;

  3 707 malades dans les ambulances et non évacués.

Du 6 mai au 15 juin, les pertes ont été de :

   579 tués, dont 8 officiers;

2 582 blessés évacués, dont 58 officiers;

   744 petits blessés, non évacués, dont l officier;

4 64o malades évacués, dont 36 officiers;

1 453 malades soignés dans les ambulances, non évacués, dont 1 officier.

 

DUCHÊNE.

Source : Les Armées Françaises dans la Grande Guerre –  Tome 3 – Annexes Volume 1 – p 856

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