Le 19ème BCP en Argonne (Janvier à Juin 1915)

Le 19ème B.C.P. en Argonne

Les bois de la Gruerie — Le Four de Paris — Bagatelle
(janvier-juin 1915)

Source : Les Chasseurs de Grivesnes – L’épopée du 19ème BCP – Commandant DUCORNEZ

Le Commandant DUCORNEZ, Commandant le 19ème Bataillon de Chasseurs à Pieds du 13 septembre 1914 jusqu'à la fin de la guerre.

Le Commandant DUCORNEZ, Commandant le 19ème Bataillon de Chasseurs à Pieds du 13 septembre 1914 jusqu’à la fin de la guerre.

Du 13 au 17 janvier, nous cantonnons à Remicourt, devant Givry-en-Argonne, puis, le 17 au soir, en chemin de fer jusqu’à Sainte-Ménéhould, à pied ensuite, nous gagnons Florent (Argonne) où nous arrivons en pleine nuit et où nous cantonnons.

Alertés le 18 au matin, nous passons une partie de la journée en position d’attente dans la forêt, au nord de Croix-Gentin, et le soir nous stationnons à proximité des lignes, à La Seigneurie, La Placardelle, La Harazée.

C’est maintenant la guerre en forêt ; hors quelques bonnes routes comme axes principaux de circulation, des chemins qui sont de véritables rivières de boue ; la forêt elle-même est de praticabilité très variable, partout on s’expose à y trouver le bourbier inabordable, le taillis impénétrable, l’obstacle d’un ravin abrupt et profond. En cette saison, sur ce terrain imperméable, l’eau est partout, même à la partie supérieure des plateaux.

Peu après notre arrivée en Argonne, la 42ème D.I. est rattachée à la 40ème D.I. pour former un nouveau 32ème C.A. dont le général DUCHÊNE ne tardera pas à prendre le commandement ; le général DEVILLE remplacera le général DUCHÊNE à la tête de la 42ème D.I. ; le colonel ESCALLON commande la 83ème brigade depuis fin novembre 1914.

Fontaine-Madame. Fontaine-aux-Charmes.

Le 21 janvier au soir (à 9 heures), nous relevons le 151ème R.I. dans les tranchées de Fontaine-Madame et de Fontaine-aux-Charmes, entre Bagatelle et Marie-Thérèse.

Ce sont les bois de la Gruerie, à la réputation déjà sinistre ; les 3ème et 4ème compagnies occupent des postes dont les noms : les « Condamnés à mort » et les « Enfants perdus », sont d’un symbolisme éloquent. Le combat commence en arrivant ; le capitaine LUCQUET (3e compagnie) trouve l’ennemi dans la tranchée qu’il avait reconnue le matin; le commandant lui dit « Reprenez-la », et l’héroïque LUCQUET la reprend dans une affaire des plus brillantes.

Le 22, la 3ème compagnie est toujours aux prises avec l’ennemi, les grenades font défaut, le capitaine envoie pour en chercher deux agents de liaison au poste du commandant, on ne peut s’y rendre qu’en passant par une passerelle étroite sur le ruisseau de Fontaine-Madame ; la passerelle est sous le feu d’une mitrailleuse ennemie, les deux agents de liaison sont tués.

Pourtant il faut passer, deux autres agents de liaison partent : BOUTAL et ALLARD, BOUTAL est porteur d’un compte rendu destiné au commandant.

A la passerelle, BOUTAL tombe à son tour, entraînant dans sa chute ALLARD (actuellement sergent à la C. M. 1) ; celui-ci fait le mort, prend le papier de BOUTAL, rampe doucement, se dégage, et arrive au commandant. Mais il faut maintenant porter les grenades ; des tentatives faites pour trouver ailleurs un passage sont infructueuses, toujours il faut affronter la fatale passerelle. N’importe, ALLARD s’y reprend à trois fois et passe enfin, le chasseur BLONDEL qui l’a accompagné jusque-là, a l’œil enlevé par une balle dans le trajet de retour.

A Blanlœil, à droite, où se trouve la 5ème compagnie (capitaine DUFLOS), grenades et boites de conserve chargées d’explosifs tombent sans interruption. La situation y sera un jour des plus critiques; le corps qui tient à notre droite vient d’être enfoncé au V de Marie-Thérèse, l’ennemi marche sur La Harazée, s’il se rabat derrière la ligne tenue par le 19ème celui-ci est pris entre deux feux. Mais le front du 19ème reste inébranlable, six compagnies de renfort lui sont envoyées.

Quand l’ennemi tente la manœuvre, il est trop tard, c’est la contre-attaque, le Ravin Sec est barré, et un nouveau front est reformé.

Relevés dans la nuit du 25 au 26 par le 151ème nous redescendons à La Harazée ; nos pertes sont sérieuses, aggravées encore par des conditions climatériques déplorables ; point d’abri, de l’eau glacée dans la plupart des tranchées, le froid et la neige. La 1ère compagnie, établie vers Bagatelle, a 65 évacuations pour pieds gelés ; des chasseurs ne peuvent plus marcher, un certain nombre devront subir des amputations plus ou moins complètes.

Le 26 au soir, le 19ème rentre à Florent ; le 28 au matin, à la suite d’une nouvelle alerte, il est ramené à la cote 211, puis à La Seigneurie.

Four de Paris.

Le 30 à 5 heures du matin, relève du 8e B.C.P. au Four de Paris ; jusqu’au mois de mai, les  8ème et 19ème  bataillons alterneront régulièrement dans ce secteur.

Le bataillon chargé de l’occupation a ses six compagnies en ligne; il dispose d’une réserve de deux compagnies de l’autre bataillon sur la route de La Harazée; les quatre compagnies au repos stationnent dans les gourbis de La Seigneurie et plus tard dans ceux de Fontaine-Ferdinand.

Le secteur du Four de Paris va du ravin des Meurissons (route de Varennes) au ravin du Mortier ; il comporte essentiellement une première ligne en contrebas de la ligne ennemie, accrochée aux pentes qui dévalent vers la Biesme.  Deux appendices, le Bastion et le T, qui s’enfoncent dans le ravin du Mortier, sont des avancées favorables aux entreprises de l’ennemi et des nids à obus ; leur maintien sera réalisé, mais au prix de pertes journalières et non sans de fréquents combats locaux.

C’est dans l’ensemble, à cette époque, un secteur de demi-activité, en ce sens qu’il ne s’y déroule aucune action importante ; le travail d’organisation y est considérable, toute faiblesse dans la vigilance s’y expierait aussitôt, les engins de tranchées sont sans cesse en action ; la roche calcaire du sous-sol se creuse difficilement et par sa sonorité facilite les écoutes aux mines. Le bataillon se trouve là dans les meilleures conditions pour se perfectionner dans la guerre de mines, le combat à la grenade et le lancement du pétard, l’usage des bombes et le tir des engins de tranchées.

Un seul combat important pendant cette période, le coup de main avec préparation d’artillerie du 17 février, correspondant aux actions de Perthes-lès-Hurlus à gauche et de Vauquois à droite.

Relevés définitivement le 2 mai à 1 h 30 du matin, nous irons à Fontaine-Ferdinand ; c’est là que nous recevrons la difficile mais glorieuse mission d’arrêter à Bagatelle les progrès ininterrompus d’un ennemi particulièrement actif.

Bagatelle.

A Bagatelle, le sous-sol argileux se creuse « au couteau » ; galeries de mines et leurs rameaux progressent et se développent avec une étonnante rapidité ; l’écoute est très difficile et peu fructueuse. Devant nous, VON MUDRA, le sapeur de Metz et le bras droit du Kronprinz, a imprimé à la guerre de mines une extraordinaire activité, nous avons jusqu’à trois explosions de mines par jour ; il a fallu prendre des dispositions spéciales ; partout des groupes sont prêts, dès qu’une mine explose, ils se précipitent : les premiers inondent l’entonnoir de grenades asphyxiantes pour en interdire l’accès, établissent à l’extrémité de nos boyaux ou tranchées ainsi ouverts les barrages de sacs à terre nécessaires ; les autres contre-attaquent à droite et à gauche, car toute explosion de mine est suivie d’une action d’infanterie. Nous répondons du reste dans la plus large mesure à l’ennemi par les mêmes moyens, nos mines alternent avec les siennes ; nous lui donnons souvent le camouflet. La prolongation d’une telle guerre amène à un état nerveux particulier, et l’on finit par avoir toujours l’impression de voir la terre s’ouvrir sous ses pas.

A Bagatelle aussi l’ennemi se montre prodigue de ses tuyaux de poêles. Un système de guetteurs est organisé ; ils sont répandus partout, le nez en l’air et le sifflet à la main. Dès que la bombe apparaît, le guetteur intéressé donne le coup de sifflet, les chasseurs du voisinage se garent ou se jettent à terre. A cette parade s’ajoute la riposte de nos engins de tranchées.

Le canon, pourtant, ne perd pas ses droits ; c’est l’habituel régime des secteurs très agités.

Le 19ème, relevant le 150ème RI, apparaît à Bagatelle le 6 mai à 9 heures du matin, sous un tir d’obus à gaz.

Le soir même, à 17 heures, se produit la première attaque allemande ; après une action vigoureuse, elle est repoussée; l’ennemi renouvelle sa tentative sans- plus de succès le 7, et le 8 enfin, après l’explosion d’une mine plus forte qui bouleverse les tranchées de la solide 4ème, lieutenant CHUDEAU, et ouvre dans nos lignes une brèche plus profonde, l’ennemi parvient à midi à y faire largement irruption. La 4ème tient, la 6ème , capitaine PENES, la renforce, la mêlée devient générale et de midi à 8 heures du soir c’est par les tranchées et les boyaux un corps à corps sanglant, une lutte à la grenade, au couteau, à la hache même, de part et d’autre de barrages en sacs à terre improvisés que l’on déplace sans cesse, selon les alternatives du combat. Quand la nuit vient, l’ennemi a été repoussé partout ; partout, dans cette lutte sans égale, nous avons rétabli l’intégralité de notre position.

Ces trois journées nous coûtaient 250 hommes, et malgré ces combats, nous avions établi, à quelques mètres de l’ennemi, une nouvelle tranchée de première ligne.

Le 9, le 8ème B. C. P. qui va alterner avec nous nous relève, et nous allons prendre trois jours de repos au ravin du Rondchamp, au sud de Vienne-le-Château. Nos périodes d’occupation à Bagatelle seront ensuite du 12 au 15, du 18 au 21, du 24 au 27, et du 30 mai au 2 juin.

Le 67ème poméranien, après ses échecs des 6, 7 et 8 mai, avait été remplacé par les Wurtembergeois ; ceux-ci, à leur tour, tentent, le 20 mai, une attaque générale, suivant la même tactique, avec explosion de mines et déclenchement subit d’un violent tir d’artillerie; à leur tour, sur tous les points, avec des pertes sanglantes, ils sont complètement rejetés.

Le 2 juin au matin, le 19ème quitte Bagatelle, y laissant intacte la position qu’il avait reçue un mois auparavant.

Du 2 au 6, repos à Croix-Gentin, reconstitution du bataillon.

Du 6 (relève du 2e régiment colonial) au 13, Four de Paris.

Le 13, après relève par le 161ème R. I., nous revenons à Florent et Croix-Gentin.

On crée à cette époque de nouvelles divisions, le 19ème est arraché à la 42e D. I. pour entrer dans la constitution d’une de ces unités.

A Sainte-Ménéhould on entendit alors des gens du peuple dire : « Le 19ème s’en va, Bagatelle tombera. » Et cet hommage naïf était officiellement consacré par les citations suivantes des généraux DEVILLE et DUCHÊNE :

Ordre de la 42ème D.I., n° 73, du 13 juin 1915.

Appelé vers d’autres destinées, le 19e bataillon de chasseurs quitte la 42e division. Le général commandant la division salue ce corps d’élite et veut rappeler, avant son départ, quelques-uns des principaux combats auxquels il a pris part :

Nouillonpont, où tombe son chef;

Le combat infernal de La Pompelle ;

L’Yser, Dixmude, où son attitude est magnifique au milieu de l’armée belge ;

Wytschaete, Zillebeke, etc.

Autant de pages glorieuses qui doivent laisser dans l’esprit des chasseurs, du 19ème un souvenir impérissable et que les anciens doivent citer aux jeunes comme des exemples de courage, d’invraisemblable ténacité et d’allant irrésistible !

Mais avant de quitter la division, le 19ème devait mettre le comble à sa renommée en allant s’installer à Bagatelle, justement fier de la mission qu’on lui confiait : mettre enfin un terme à l’avance audacieuse d’un adversaire jusqu’alors imbattu.

Ce fut l’affaire de trois jours ; on en parlera longtemps dans les fastes du 19ème.

Le général souhaite bonne chance au 19ème bataillon, à ses officiers, sous-officiers, ses caporaux et ses petits chasseurs. Il est persuadé qu’ils vont cueillir de nouveaux lauriers.

Il cite à l’ordre de la division les chefs qui ont formé ce beau bataillon :

Le commandant DUCORNEZ, commandant le bataillon;

Les capitaines CONRAD, LUCQUET, DUFLOS ; les lieutenants LAMON et CAPDEVILLE, le sous-lieutenant MORELLON, commandant les compagnies.

Pour la part qu’ils ont prise au développement des qualités militaires exceptionnelles montrées par un corps d’élite sur tous les champs de bataille où il a paru depuis le début de la campagne.


Le Général commandant la 42ème D.I.

DEVILLE


Ordre général n° 427 du 32ème C.A., du 13 juin 1915.

Par organisation nouvelle, le 1 9e bataillon.de chasseurs passe à la 127ème Division.

Le 19ème bataillon de chasseurs n’a cessé d’être à la belle 42ème D. I. un corps d’élite : son esprit de discipline, son entrain et son courage remarquablement entretenus et développés depuis huit  mois par son chef, le commandant DUCORNEZ, ne se sont jamais démentis.

Emportant la confiance et l’affection de ses anciens chefs, fier de son passé et de ses traditions, conscient de sa force, il ira à ses nouvelles destinées prêt à tous les efforts et à tous les dévouements.

 

Le 13 juin 1915.

Général DUCHÊNE

Le 14 juin, à 18 heures, le 19ème se rend au Neufour, s’y embarque en camions et gagne Les Monthairons où il arrive au milieu de la nuit.

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