Dans la presse le 10 décembre 1914 : Comment on se bat en Argonne

Comment on se bat dans l’Argonne

 

Au flanc des pentes ouest de l’Argonne,  nous faisons halte dans un petit village où le général Gérard, commandant le corps d’armée, a établi son quartier général.

Nous sommes ici à l’extrême droite de l’armée du Général de Langle de  Cary, dans la juridiction du Général Gérard. Celui-ci nous reçoit très courtoisement et, avec beaucoup de simplicité, nous fait l’éloge de son corps d’armée.

« Mes soldats, nous dit-il, se battent comme des lions, dans un pays difficile, contre un ennemi très supérieur en nombre. Mon corps d’armée tient tête, depuis la bataille de la Marne, à deux corps allemands, parmi lesquels se trouve le 16ème  corps de Metz, réputé pour ses qualités militaires. Ici, pas un jour ne s’écoule sans que nous soyons attaqués ou sans que nous attaquions. Entendez ! »

La voix du canon couvre, en effet, à ce moment celle du général. Nous prenons congé et nous allons vers elle.

Nous voici sur une crête d’où l’on découvre les bois désormais fameux de la Grurie, d’Apremont nom prédestiné, de la Chalade, etc. Nous ne voyons rien que des arbres au-dessus desquels, vers la Grurie surtout où l’on se bat, paraît-il, avec acharnement, éclatent des schrapnells.

Ici, pour découvrir la guerre, il faut ramper. Nous nous défilons donc à travers un ravin étroit, boueux et malaisé. Tout à coup, un bruit effroyable qui paraît avoir pris naissance à notre droite nous cloue
sur place.

–          On tire sur nous, dit quelqu’un.

–           Non pas, dit en souriant l’officier qui nous accompagne, on tire « au-dessus » de nous venez voir la batterie.

Elle était à dix mètres à notre droite et nous n’avions pas soupçonné sa présence. Telle une personne bien élevée, elle se tait à notre approche, mais nous lui demandons naturellement de reprendre devant nous sa conversation avec les Boches.

Le commandant de la batterie nous explique que ses canons des 120 long ont réussi depuis ce matin à encercler une batterie allemande qui se trouve à 6 km 500 de là. Ses Taubes sont venus survoler la batterie, mais ils n’ont rien découvert naturellement, et, depuis le matin, le cercle de feu et de fer se resserre méthodiquement autour des pièces ennemies. Sans doute nous apprendrons demain ou après-demain, à Paris, que « dans l’Argonne, notre artillerie lourde a réduit l’artillerie allemande au silence »

Donc, à notre grand plaisir, le bombardement recommence. Les pointeurs et les servants, les uns en capote, les autres en veston, les autres en bras de chemise, font du beau travail. Ils ont surnommé leurs pièces de noms illustres. En face de nous, la Joconde est l’objet de mille prévenances.
C’est, en effet, une belle fille bien campée, solide et joufflue mais quelle grosse voix, et comme les bois se chargent de la grossir encore

A l’abri de pareilles pièces, on peut vivre et dormir en paix. C’est pourquoi, à quelques centaines de mètres derrière elles, nos troupes qui combattent dans l’Argonne ont construit la plus paisible et aussi la plus pittoresque des villes qui soient au monde.

En pleine forêt, surgit devant nos yeux une agglomération étrange d’habitations qui tiennent du tata soudanais et de la case de l’oncle Tom. Le toit extérieur est uniformément construit de rondins, de terre et de branchages les intérieurs sont tout en profondeur.

Voici une case où logent six sous-officiers. Pour y pénétrer, l’on descend cinq marches taillées dans le sol. La porte est en bois avec un judas et un loquet à droite, sur une étagère en terre, le râtelier réglementaire pour les fusils et les baïonnettes. Au centre de la pièce d’un volume de six mètres cubes, une table faite sur place au fond, une cheminée dans laquelle un bon feu pétille; de chaque côté, deux bas flancs construits avec des piquets et des lianes.

Toutes les cases se ressemblent celles des hommes sont un peu plus vastes celles des officiers un peu plus petites, mais décorées avec un soin plus minutieux. Il se trouve toujours des artistes pour mettre une tête à Guillaume au-dessus de la porte ou un kronprinz d’argile comme garniture de cheminée.

Il y a dans ces villages des cuisines où l’on fleure des mets odorants et sains, des écuries qu’envieraient en ce moment bien des chevaux de maîtres, des water-closets discrets et verdoyants.

Et ce n’est pas tout. Il y a, en outre, des jardins publics. Nos soldats égayant le village de plantations symboliques, de plates-bandes, de corbeilles du meilleur goût il y a aussi un service de voirie dont les citoyens soldats prennent le plus grand soin. Enfin, il ne faut pas oublier le cimetière où reposent les camarades tombés à quelques pas de ces lieux tranquilles, dans les tranchées de première ligne. C’est à qui, parmi ceux qui restent, imaginera le moyen le plus délicat d’honorer les chers morts les uns sculptent, dans le bois, des croix unes avec des inscriptions savantes les autres taillent dans une pierre, dans un caillou, des monuments funéraires minuscules.

Chacun a pour chacun le cœur d’un frère.

Chaque jour, un journal parait dans le village et dans les villages voisins. Ce journal est intitulé l’Echo de l’Argonne et rédigé par un officier. Il contient les communiqués officiels de la guerre, des extraits des meilleurs articles et des poésies poèmes et chansons propres à entretenir le patriotisme. L’Echo de l’Argonne prolonge en somme, dans les pampas de l’Est, l’action bienfaisante du Bulletin des armées de la République.

Il a dû rendre compte, avec force détails de la visite que le président de la République a faite aux troupes de l’Argonne. Ce jour-là, il y eut grande allégresse dans les tatas. J’en ai trouvé la trace dans cette inscription apposée à la porte d’une case :

3ème  compagnie, escouade.
M. le président de la République a visité ce gourbi le 27 novembre 1914.

Et j’ai trouvé, en outre, la preuve qu’un excellent esprit habite les « gourbis » de l’Argonne, dans  cette anecdote que M. président de la République connaît bien. M. Poincaré aborde un soldat qui ne le connaissait pas et lui demande :

–          Eh bien ! mon garçon, comment ça va-t-il ?

Et l’autre, philosophe des bois aujourd’hui, gavroche de Paris hier, de répondre

–          Ça va on suit la pente.

Il la suivra, soyez-en sûrs, jusqu’au delà du Rhin, si on le lui demande.

 

 

Source : La Croix, le 10  décembre 1914

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