Témoignage : Une attaque en Argonne – janvier 1915

Une attaque en Argonne 

Notes d’un de nos collaborateurs

 

Un de nos collaborateurs, mobilisé, qui se trouve actuellement sur le front, en Argonne, nous, donne sur une attaque faite ces jours derniers par la 10ème division, en avant du Four de Paris, les détails qu’on va lire.

Janvier

La canonnade, qui a commencé hier soir, s’est prolongée toute la nuit. Au petit jour, elle augmente encore et les hommes sur les routes, en bas dans la plaine, en haut dans la forêt échangent, en se croisant, des exclamations joyeuses sur la violente de l’attaque de notre artillerie.

A deux ou trois kilomètres en arrière des batteries, on ne perçoit qu’un vacarme confus. Les 65, les 75 et les gros 150 tapant tous ensemble, leur son formidable, jeté d’une pente à l’autre, font un bruit de tonnerre continu.

Vers 7 heures du matin je monte à bicyclette. Je suis d’abord le vallon encaissé dans l’axe sud-nord duquel l’attaque principale est menée, puis je tourne à droite pour escalader une côte à pic qui doit me mener à un poste de commandement, sur des crêtes avancées, en pleine forêt. Je m’arrête un instant sur la pente pour regarder les 75 tirants à toute volée, juste au-dessous de moi, dans la vallée. Les obus, vrombissant, font dans l’air le bruit de wagons invisibles roulant sur d’invisibles tôles. Les pièces sont alignées perpendiculairement à la route, sur laquelle circulent par groupes les voitures de ravitaillement, des cavaliers, les fourgons hippomobiles d’ambulance, les autos du commandement. Entre les pièces, les petits groupes des tireurs, des servants, se forment, puis se dispersent, puis se réforment lentement.

Au fur et à mesure que je pénètre plus avant dans la forêt, le bruit de la canonnade s’assourdit mais les difficultés du chemin augmentent.

De la route forestière, le dos seul résiste encore les bas-côtés sont transformés en un marécage de boue qui a 40, 50 centimètres, et souvent plus, de profondeur. Le dos lui-même du chemin est recouvert d’une couche épaisse de boue, tantôt gluante comme glaise, tantôt liquide. Il pleut, il pleut incessamment en Argonne, comme si la canonnade perpétuelle dissolvait indéfiniment les nuées. Qu’un convoi de ravitaillement occupe la route, voilà le cycliste obligé de plonger dans le marécage, à moins que le chef du convoi n’ait l’obligeance d’y engager lui-même, tout d’un côté, ses chevaux et ses voitures. Mais ces difficultés n’apparaissent plus que comme des inconvénients. Rouler dans un marais cela n’est rien pour peu qu’on songe aux camarades obligés de demeurer debout de s’immobiliser pendant des jours et des nuits dans ces profondeurs de boue.

  

L’heure du ravitaillement

  

En approchant du front on est témoin d’une activité plus grande. C’est l’heure du ravitaillement.

L’artillerie pourvoit au sien dans un campement improvisé sous bois. Hangars faits d’un toit de branches liées, recouvert vaille que vaille, servant d’abris pour les chevaux et les mulets. Huttes en terre en forme de cônes, ou en forme de toits très inclinés, surmontées d’un tuyau d’où s’échappe la fumée. Hauts fourgons étroits, recouverts de bâches, alignés côte à côte hardes séchant sur les timons figures hirsutes apparaissant à travers les interstices des toiles. Au milieu du campement, dont les parties sont très espacées, les roues des lourds caissons, qu’enlèvent six ou huit paires de bêtes, enfoncent parfois jusqu’au moyeu dans la boue.

Le ravitaillement de l’infanterie se fait bien plus en avant. Les voitures s’arrêtent en bordure de la route où sous bois. On dépèce des bœufs entiers sur place. Les troglodytes boueux, qui arrivent des tranchées, taillent de longues gaules acérées comme des lances et enfilent là-dessus les morceaux de morue ou les quartiers de viande. D’autres passent une corde au mi- lieu des boules de pain et font des chapelets de 10, 12, 15 boules, qu’ils emportent en sautoir. Les seaux de toile s’emplissent de vin.

  

La ligne de feu

  

Après une longue course, j’atteins une maison forestière où je suis venu l’autre nuit, comme on y apportait le corps de Bruno Garibaldi. Juste en face de la maison, qu’enserre de trois côtés le bois, un pré fait clairière et dans l’axe du pré des tombes, des tombes, serrées, surmontées de croix qui se pressent jusqu’à mêler leurs bras, forment toutes ensemble un haut tumulus funéraire.

Plus loin encore, c’est le monde souterrain qui commence, Sur les sommets, dans les ravins, sont creusés les « gourbis » à deux, trois, parfois quatre ou cinq mètres au-dessous de la surface du sol, qui a été lui-même surélevé au dessus d’eux. Dans le gourbi du soldat, on y descend par une échelle, à travers une ouverture étroite. Un escalier creusé à même le sol remplace l’échelle si c’est un poste de commandement.

La symphonie tonnante des pièces d’artillerie éclate comme j’arrive. Dans un ravin touffu brillent, par moments, à la gueule de 75 invisibles, bien que peu distants, des lueurs roses. A droite tapent de gros 155, que l’œil ne découvre pas mais le bruit de leurs coups, est moins dur, moins brutal que celui des pièces légères.

J’entends siffler on dirait qu’ils passent à la cime des arbres les 77 allemands, dont le zzzzi prolongé, imite la bruit d’une soie qu’on déchire.

  

Ceux qui reviennent du combat

  

A droite de ces hauteurs se trouve la bois Bolante à gauche, en contrebas, le Four-de-Paris, lieux que les communiqués ont souvent cités ces temps-ci. Je reviens par la gauche au village de La Chalade qui est un peu en arrière du Four-de-Paris, en avant duquel se poursuit la violente attaque à laquelle artillerie génie, infanterie concourent depuis ce matin.

L’artillerie allemande arrose le village mais leurs « 210 » et leurs « 77 » tombent toujours là où il n’y a point d’effet utile à produire. Beaucoup de projectiles éclatent encore trop haut et d’autres n’éclatent pas. Bref, le va et vient incessant qui se fait dans le village n’est guère troublant. Les blessés arrivent du terrain de combat, qui à pied, qui roulés sur de petits chariots légers à deux roues. Ils passent à l’ambulance, reçoivent un premier pansement, sont placés dans les fourgons à chevaux, conduits à 3 kilomètres en arrière au village du Claon où les prennent les automobiles.

C’est de la bouche du moins grièvement atteint, que nous recueillons les premiers détails : mitrailleuses capturées, tranchées prises et 200 prisonniers. Nous voyons arriver ceux-ci par petits groupes. Leurs tuniques toutes couvertes de boue, ont perdu leur couleur grise pour prendre la couleur jaune de l’argile des tranchées.

Un sous-officier de garibaldiens, la tête ensanglantée, la joue toute moucheté de petites brûlures, nous livre des détails par bribes, les yeux tournés vers l’endroit d’où il vient et tantôt il rit, d’un rire nerveux saccadé, et tantôt il s’arrête et se tait, hébété, comme stupide de se trouver là debout, vivant, ayant encore dans les oreilles, dit-il, le bruissement des balles qui zézayaient autour de lui, et le cherchaient sans le trouver.

 

Source : L’humanité – 11 janvier 1915

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