DANS LA PRESSE LE 11 NOVEMBRE 1914 : Le dévouement d’une femme sauva la population de Clermont-en-Argonne

Le dévouement d’une femme

sauva la population

CLERMONT-EN-ARGONNE

(de notre Envoyé Spécial)

 

A Verdun, on m’avait dit « Si vous voulez voir des ruines impressionnantes, si vous voulez, une fois de plus, constater un crime des Allemands, allez à Clermont-en-Argonne. Vous verrez ce que les bandits ont fait d’une cité qui était le joyau de la contrée. »

Je suis allé à Clermont-en-Argonne. On a le cœur serré devant l’horrible chose qu’est à présent le bourg délicieux de naguère, un amas sinistre de décombres, l’église, un bijou architectural du quatorzième siècle, ne tenant plus debout que par un prodige, son toit effondré, son clocher mutilé, dressé vers le ciel, comme un moignon, pour attester l’atrocité du meurtre. Il n’est pas jusqu’à la parure de pins sylvestres accrochée à l’éminence qui couronnait jadis le château fort des de Clermont, qui n’ait été outragée.

Quand le forfait fut accompli, la population presque tout entière avait fui devant les barbares. Les édiles étaient partis. Plus de maire, plus d’adjoints, plus aucun magistrat pour veiller au salut de la cité. Alors quand la horde se présenta, ce fut une femme qui se dressa en face d’elle. Ce que fit Mme Mâcherez à Soissons, la sœur supérieure de l’hôpital le fit à Clermont.

Depuis le premier jour des hostilités, me dit-elle, en retraçant les douloureux épisodes de son intervention, j’avais en traitement une centaine de blessés et de contagieux. Le 3 septembre, dans la nuit, les Allemands étant signalés, nos blessés furent embarqués dans des trains sanitaires. Les grands blessés furent enlevés, le lendemain, par des voitures d’ambulance. Je reçus alors l’ordre de partir pour Bar-le-Duc. Je répondis « J’ai quarante vieillards et des infirmes dont j’ai pris la responsabilité. Les emmenons-nous ? Non. Dans ces conditions mon devoir est tout tracé, je ne les abandonnerai pas. » Et je restais. A midi, la bataille commença autour de Clermont. On se battit avec acharnement à Auzéville, à Aubréville, à Brabant et dans les environs. Quelques obus tombèrent sur Clermont, Un projectile creva les conduites d’eau de l’hôpital. Je fis descendre tout mon monde dans les caves et l’on attendit la fin de la bataille.

Vers sept heures, le feu cessa de part et d’autre. Néanmoins, nous restâmes où nous étions, sans lumière et nous y passâmes la nuit. Vers deux heures du matin, on entendit arriver l’infanterie allemande. Les bottes martelaient le sol. On ne pouvait se méprendre. Bientôt, au clair de lune, je vis, par un soupirail, les casques à pointe.

A quatre heures du matin, l’artillerie et la cavalerie arrivèrent leur tour. Enfin, à cinq heures, un formidable coup de crosse de fusil ébranla la porte extérieure de l’hôpital, il fut suivi d’un deuxième qui défonça les vantaux. Trois officiers entrèrent, revolver au poing. Les pauvres hospitalisés croyaient leur dernière heure venue. Je les exhortai au calme et je montai à la rencontre des Allemands. Je me trouvai en face d’eux, dans le vestibule. Je leur dis simplement « Vous êtes ici dans une maison consacrée à la souffrance, vous n’entrerez pas plus avant. » Et je me plaçai en travers du passage.

Les officiers, se concertèrent rapidement et l’un d’eux, qui parlait tort bien le français, me répondait

«  Nous ne ferons de mal à personne. Laissez-nous visiter la maison ».

J’y consentis à la condition formelle que l’engagement serait tenu

« Où est le maire ?» demandèrent-ils.

«II n’est plus ici, répondis-je. Mais je le remplacerai »

Ils proférèrent des injures à l’égard du maire et déclarèrent que son absence lui coûterait cher.

Le lendemain, à neuf heures du matin, les Allemands mirent le feu à la maison de Mr Nicolas, horloger. L’incendie se propagea rapidement et ne tarda pas à menacer l’hôpital.

Je me rendis en hâte à l’état-major et je dis au général:

« Vos officiers m’avaient donné leur parole que l’hôpital serait épargné. Ils l’ont reniée. Jamais un officier français n’agirait de la sorte. »

Il eut un mouvement de colère tel que je pensai payer de ma vie ce que je venais de dire. Pourtant il se radoucit quand je lui exposai que la destruction de l’hôpital obstruerait la rue latérale et barrerait ainsi la route de Bar-le-Duc dont elle est le prolongement. Il donna immédiatement des ordres. Un quart d’heure après une automobile du génie amenait un détachement de sapeurs avec une pompe. L’hôpital seul fut préservé toute la ville fut réduite en cendres.

Le lendemain, nouvelle alarme. Un coup de feu avait été tiré, la nuit, dans la montagne, contre une sentinelle qui avait eu un doigt écorché. Le général vint me trouver et m’annonça que toute la population allait être fusillée vieillards, femmes et enfants. Je lui représentai la cruauté de ses intentions et lui dis :

« Si vous estimez qu’il faut unie vie humaine pour compenser la blessure de votre soldat, prenez la mienne, je suis prête, mais ne massacrez pas une foule d’innocents »

Que se passa-t-il dans sa conscience ? Je l’ignore. Toujours est-il qu’après m’avoir laissée dans l’attente du peloton d’exécution pendant vingt-quatre heures, il renonça à ses projets.

Bien entendu, je n’avais pas dit un mot de tout cela mes hospitalisés, dont les angoisses étaient déjà assez pénibles. Deux jours après, nous étions délivrés des Allemands, qui coursaient à la bataille de la Marne. Mais il ne restait de Clermont que ce que vous pouvez voir.

 

RM

 

Source : Le Petit Parisien – 11 novembre 1914

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