DANS LA PRESSE LE 12 AVRIL 1915 : Feuillets de route de Paul GINISTY

Feuillets de route

 
 

Paul GINISTY (1855-1932)

 

Récit de Paul GINISTY (1855-1932), journaliste, correspondant aux Armées, et ancien Directeur du théâtre de l’Odéon à Paris de 1896 à 1906.

 

CLERMONT-EN-ARGONNE

 

A peine a-t-on fait quelques pas, en descendant la route, que le désastre apparaît dans toute son horreur. Là, que faire, jusqu’au temps où il sera possible de reconstruire ? Rien n’existe plus. On a dit cette destruction systématique les mois qui se sont écoulés n’ont apporté aucun changement à ce tableau lamentable.

Avant de nous engager sur cette route, bordée de décombres, nous montons sur la hauteur où se trouve l’église datant du quinzième siècle, dont le portail était célèbre.

Elle a été crevée de toutes parts par les obus. Sur les planches formant une clôture improvisée, l’autorité militaire a fait poser une affiche manuscrite, qui a sa douloureuse éloquence « Il est expressément défendu d’entrer dans l’église, dont les voûtes peuvent s’écrouler d’un moment à l’autre. » Autour de l’édifice, toutes les habitations ont été incendiées. Un vieux couple est revenu, cependant. Il campe dans une toute petite pièce, seul reste du logis, où, avec des moyens de fortune, il s’est fait un abri. Nous avons plus d’une fois constaté ce besoin des vieilles gens de reprendre possession, même dans les plus dures conditions, du petit coin où se passait leur existence.

L’église est à mi-chemin du sommet de l’espèce de promontoire boisé qui est le point le plus élevé de l’Argonne. Il y a là une chapelle, lieu de pèlerinage renommé, contenant quelques œuvres du maître lorrain Ligier Richier. Cette chapelle a échappé à la destruction.

De ce sommet, l’aspect de Clermont, avec ses squelettes de maisons, a quelque chose de fantastique. Les pans de murs se découpent étrangement, prennent des formes auxquelles on prête instinctivement des ressemblances. Ici, c’est comme un grand bras qui se lève vers le ciel là, quatre piliers subsistant avec la mince arête d’un toit brûlé, on dirait la carcasse d’un animal apocalyptique là, les découpures de la ruine imitent, d’où nous sommes, une statue assise.

Pourtant, au milieu de cette désolation, une maison est intacte, une maison moitié citadine, moitié campagnarde, à deux étages. De chaque côte de la porte de la cour, des arbres taillés en parasol. Les Allemands l’ont respectée. Pourquoi ? Par quel singulier scrupule ne l’ont-ils pas incendiée, comme les autres ? Un scrupule historique, en effet. Quoi des ménagements de la part de ces destructeurs de chefs-d’œuvre et de trésors du passé ? Attendez. Cette maison, appartenant aujourd’hui à  Mme Lebon-Didier, c’est, s’il faut croire ce que l’on nous raconte, celle où logea Bismarck, du 26 au 29 août 1870. Ne trouvant pas de table de travail assez grande à son gré, il avait fait, pour qu’elle lui en tint lieu, installer sur ces dossiers de chaises une porte arrachée de ses gonds. C’est là que, dans un dîner, où il avait convié quelques généraux, comme on parlait de Metz et de lui il exposa, avec une brutale bonne humeur, ce qu’il rêvait de faire de la France une manière de colonie allemande.

Les envahisseurs de 1914 se sont souvenus du passage à Clermont du ministre de Guillaume 1er. D’où cette exceptionnelle économie de bombes incendiaires.

 

DANS L’ARGONNE

 

Nous sommes à peu de distance de cet ouvrage dont le nom est si souvent revenu dans les communiquées « Marie-Thérèse ».

Il appartient désormais à l’histoire de la guerre cette désignation lui vient de la galanterie de soldats, en l’honneur de la fille d’un garde-chasse. C’est en pleine Argonne, pays accidenté, bosselé, dont les crêtes bossées sont séparées par ces ravins, d’un caractère si particulier, qu’on nomme les «baribants». Sur les flancs de ces crêtes, d’étranges villages improvisés par nos soldats, en qui se sont retrouvés les instincts des architectes primitifs, anfractuosités utilisées en logis, huttes de paille et de branchages, gourbis, abris de toutes sortes imaginés par l’ingéniosité des troupes faisant, depuis de longs mois, cette dure guerre.

Elle exige de leur part une constance, une force d’âme admirées, et l’acceptation de tous les sacrifices. Cependant, de la bonne humeur s’atteste à lire les inscriptions qui ornent ces demeures pittoresques de héros.

La fantaisie garde ses droits. Au-dessus de l’ouverture d’une de ces paillottes, un artilleur, voulant rire de ses misères, a écrit, en grandes lettres « Gîte…à la noix ».

Sur une autre, à laquelle ses habitants ont donné un vague style chinois, on lit cette indication d’abord mystérieuse « 16 KiMfo » (c’est ce qui me faut).

Gaîté qui émeut jusqu’au fond du cœur quand on songe à ce qu’est l’âpreté de la lutte, devenue constamment une lutte corps à corps, dans cette région difficile. Il y a des tranchées dont l’ennemi occupe le milieu, tandis que les Français, ont les deux côtés, ou réciproquement. On est parfois trop près les uns des autres pour pouvoir se servir du fusil. On se bat à coups de grenades ou avec la seule baïonnette, certains regrettent le « briquet» d’autrefois. On s’étrangle, on cherche à se tuer par tous les moyens. Où sont les théoriciens qui espéraient qu’avec les armes à longue portée les adversaires se massacreraient sans se voir ?

Auprès de ce qui fut le château d’un gentilhomme verrier du dix-huitième siècle, dans un village portant les plaies d’un bombardement acharné, nous sommes présentés au général X. C’est un homme d’une martiale élégance, au visage fin et énergique. On sent en lui un vrai chef. Il vient de faire sa tournée sur la ligne de feu, accompagné d’un de ses officiers d’ordonnance.

Il prouve sa liberté d’esprit, quelles que soient les responsabilités de son haut commandement, en philosophant.

–          La guerre est longue, dit-il, mais remarquez que la durée des guerres a toujours augmenté avec les siècles, depuis la première, celle de Caïn et Abel, qui a été très courte. Attila, Turenne, Napoléon, 70, la Mandchourie. A chaque étape, le résultat ne s’obtient qu’avec plus de temps…

Il exprime sa confiance, d’ailleurs, sans rabaisser l’ennemi.

–          Aucun jour n’est perdu. Ces incessants efforts amènent l’heure où l’adversaire. malgré sa force de résistance, se démoralisera, peut-être après un échec n’ayant pas en lui-même une extrême gravité…Il y a un facteur psychologique avec lequel il faut compter. Et ce jour-là…

Un éclair passe dans les yeux du général. Plus il dit son affection pour ses soldats, à qui il peut tout demander (« Et je leur demande beaucoup », ajoute-t-il) et qui, quoi qu’ils aient à supporter, ne veulent pas être plaints. C’est là un trait caractéristique.

Et voici que cette observation, un instant plus tard, va être confirmée par un exemple, par un mot, touchant au sublime, dans sa forme familière, que nous avons entendu.

Sur le bord de la route transformée, par les pluies continuelles, en un cloaque, et où, çà et là, les obus ont creusé d’énormes trous, trois très jeunes fantassins se sont assis un instant, bien qu’ils aient hâte, sans doute, de gagner le dépôt d’éclopés où ils ont reçu l’ordre de se rendre. Mais la fatigue les a contraints à cette halte. Leurs uniformes, disparaissant sous la boue accumulée, ne sont plus reconnaissables. Eux, ils sont exténués ils frissonnent de fièvre, leurs traits sont creusés et disent toutes les épreuves qu’ils ont subies. Leur figure d’enfants s’est crispée dans cet épuisement, où  le moindre geste est une souffrance. L’un d’eux, légèrement blessé, en outre, a, au bras droit, un pansement provisoire. Ils ont l’air de trois spectres.

Le général s’approche d’eux, et, avec cet accent de cordialité que prend sa voix quand il parle aux troupiers, il leur dit, employant les ellipses du langage militaire

–          Eh bien, mes petits, comment la trouvez-vous ?

Le blessé se lève péniblement, esquisse le mouvement de saluer, qu’arrête son bras endolori, et répond simplement, au nom de ses camarades

Ça nous plaît!

 

Paul GINISTY.

 

Source : Le Petit Parisien – 12 avril 1915

 

 

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