LETTRES DE SOEUR GABRIELLE : Lettre adressée à son frère probablement fin septembre 1914

Lettres de Soeur Gabrielle

 

Lettre de Sœur Rosnet à son frère mobilisé au 99ème Territorial

 

Une très longue lettre de Soeur Gabrielle écrite à son frère après les événements de septembre 1914 et relatant ces terribles journées de manière très détaillée. Lettre transmise par la famille Rosnet, que nous remercions vivement.

 

Mon frère chéri,

L’heure est au devoir, tu le sais aussi bien que moi, puisque pour l’accomplir tu as quitté ta femme et tes quatre bébés, afin de prendre place dans notre belle armée et garder nos frontières, en attendant que nous poursuivions l’ennemi au-delà dur Rhin

Comme il est bon, n’est ce pas, de se sentir Français, et comme le devoir, quelque austère qu’il soit, est doux à remplir quand l’idéal pour lequel on se dévoue s’appelle la France.

Que j’envie votre sort à vous soldats, aussi pour ne pas rester en arrière, me suis-je efforcées, moi, humble religieuse, de défendre aux dépens de ma vie, le cher coin de Lorraine que la Providence m’a confié.

Tu me demande un récit un peu détaillé de nos douze jours d’Allemagne. Je vais essayer de te contenter un peu sommairement, car nos chers blessés ne me laissent pas beaucoup de temps libre et ce peu de temps je me fais un devoir de le consacrer aux mères et aux épouses inquiètes et angoissées.

Les 2 et 3 septembre, les habitant de notre joli Clermont, effrayés par les récits des émigrés des Ardennes, affolés par les théories navrantes de femmes, de vieillards, d’enfants,  trainant avec eux un peu de mobilier, des chevaux, des vaches, moutons, chèvres, etc …prirent leurs dispositions pour partir aussi.

« A quoi bon, pensaient-ils, s’exposer inutilement à la sauvagerie de l’envahisseur ? »

Aussi, tout en regrettant de toute mon âme la perte de notre coquette ville, ne puis-je blâmer personne.

Le Maire, digne et brave homme, était absolument à bout de forces, ne dormant ni jour ni nuit, depuis la mobilisation, pour répondre à tout et à tous, harcelé de tous les côtés et à toutes les heures, il n’en pouvait plus, ses collaborateurs pas davantage, d’ailleurs, la plupart étaient mobilisés.

Dans ce désarroi et ce surmenage extrême, notre hôpital fut oublié. Non ! Je me trompe et la confiance de tous m’honore ! On avait compté sur moi !

Hélas ! Que n’ai-je pu protéger tous les foyers comme mon hôpital ! En face des incendies prenant partout, j’étais malheureusement impuissante.

La nuit du 2 au 3 septembre, nous la passons, mes trois jeunes sœurs et moi, à la gare pour aider à l’évacuation des blessés qui encombraient le hall, la chaussée et les terrains libres tout autour. A 5 heures du matin, nous rentrons à l’hôpital pour recevoir les grands blessés intransportables par le train. La journée se passe au son du canon qui se rapproche. Nos troupes passent fatiguées, harassées et nous sentons la tristesse envahir notre âme.

Le 4 au matin, des autos sanitaires viennent chercher nos derniers blessés et on me somme de partir avec eux.

–           Emmenez-vous mes 42 vieillards et infirmes ?  dis-je au chef qui me parle.

–           Impossible 

–          Alors partez, ce sont mes enfants et je reste avec eux.

–          Nous reviendrons.

–          C’est bien, si vous les emmenez, il serait de la dernière imprudence de m’exposer sans motif, mais pour le moment mon devoir est de rester et je reste !

Et mes pauvres martyrs, saignants, mourants sont tassés dans les autos où prennent place deux de mes sœurs anciennes, l’une de 80 ans et l’autre de 70. A quoi bon les exposer à la mort qui nous attend, sans doute et dont, la veille, nous avons entendu la terrifiante narration de la bouche d’un rescapé des Ardennes.

Une pauvre sœur (de l’ordre de Saint-Joseph je crois), la figure défaite, les yeux hagards de frayeur, venait frapper chez nous, cherchant une de ses compagnes, échappée comme elle, par miracle des mains brutales de l’ennemi. Voici le récit qu’elle nous fit. « Nous avions soigné leurs blessés pendant dix jours. Devant l’incendie volontairement allumé par les Boches, nous partons, quand à peine sorties du village, un groupe de soldats nous arrête, nous pousse dans le fossé…une fusillade crépite…cinq des nôtres tombent, pendant que nous dissimulant derrière les haies, nous leur échappons…Alors me retournant, je pus entendre les rires sarcastiques et voir les gestes inconvenables des brutes prussiennes sur nos pauvres compagnes abattues. »

Il était 8 heures, des régiments passent encore, puis plus rien, le silence se fait, et quel silence !

Isolement, désert ! Je sors dans la rue et qu’aperçois-je ! Un pauvre soldat gisant sur le trottoir, frêle, délicat, se soutenant à peine.

–          Qu’as-tu mon petit ?

–          Je n’en puis plus, j’ai la dysenterie, ils vont me tuer car ils approchent, mais..tant pis, il m’est impossible de faire un pas.

Inutile de la dire, on le voyait.

–          Non mon pauvre petit, ils ne te tueront pas, Dieu m’inspirera, rentre.

Et je le fais coucher, Dieu m’inspira, en effet, et le sauva.

Il le sauva si bien que mon petit rescapé, Camille Guéret, guéri et remonté repris sa place dans les rangs, fut blessé, guérit encore une fois, et combat aujourd’hui en première ligne, n’oubliant pas de donner des nouvelles à sa mère d’adoption, puisque le bon petit n’a pas de famille.

Comme il m’a été doux de la sauver, mais qu’il m’eut été encore plus doux de rendre un fils à ses parents.

A midi notre artillerie, placée tout près de Clermont, reçoit les premiers obus de l’ennemi, et jusqu’à 8 heures du soir, la mort passe sur nous, enlevant les toitures, crevant les conduites d’eau, ravageant tout. Dans la cave humide où nous avions installé nos vieillards et nos infirmes, je les rassurais, pendant que les projectiles tombaient dans le potager. Vers 7 heures le canon cesse de gronder.

Les hommes montent se coucher dans leurs dortoirs, mais nos pauvres vieilles, plus craintives ne veulent pas quitter la cave, et nous restons avec elles après les avoir enveloppées dans des couvertures. Les minutes de la nuit s’égrènent lentes, silencieuses, dans la prière et l’anxiété.

Vers 2 heures, le martèlement de milliers de pas, des roulements, cliquetis d’armes, des ordres donnés dans une langue qui n’est pas la nôtre, me disent assez que l’armée ennemie entre chez nous. Le sinistre défilé de camions, de chevaux, d’hommes, de canons, dure jusqu’à 5 heures. Il fait jour et je les attends car ils vont venir.

A 5 heures 15 un coup de crosse dans la porte m’annonce la visite des barbares ; je m’avance pour ouvrir, inutile, un coup de crosse fait voler la porte qui livre passage à trois officiers.

Deux ont le révolver au poing et le braquent sur moi, tandis que le troisième me dit en bon français :

–          Voulons visiter hôpital de Clermont-en-Argonne (et son regard se fait arrogant), hôpital de Clermont à Allemagne, maintenant plus à France.

–          C’est bien, dis-je, nos derniers blessés sont partis hier, donnez nous les vôtres, nous les soignerons, mais à votre tour soignez bien les nôtres qui sont chez vous.

–          Ya, Ya, grommela-t-il tandis que je lui tendais un billet sur lequel j’avais écrit par avance ces quelques mots (ne connaissant pas l’Allemand, mon ignorance de la langue pouvait créer des complications) : « Hier, l’autorité militaire m’a forcée de partir, j’ai refusé donnant pour prétexte mes vieillards et mes infirmes que je ne pouvais abandonner. Je les confi, ainsi que ma maison, à votre magnanimité. J’espère que je ne me serai pas trompée »

–          Qui a écrit ces lignes ? me dit-il. Bourgmestre ?

–          Non

–          Echevin ?

–          Pasteur ?

–          Non

–          Où sont-ils ?

–          Partis

–          Pourquoi tous partis ?

–          Après tout ce que les émigrés des Ardennes ont raconté, ils ont eu peur de vous et ont mis en sureté leurs femmes et leurs enfants.

–          Nous ne sommes pourtant pas des sauvages. Et les civils, partis aussi ?

–          Je n’ai pas quitté l’hôpital et ne sais pas s’il en reste.

–          Et les armes de la ville ?

–          Toutes ont été relevées pour la mobilisation

–          Alors qui a écrit ce billet ?

–          C’est moi !

–          Vous brave, respecterai votre maison, je vous en donne ma parole. Alors montrez à nous les lits pour les blessés (et il sort son carnet)

–          Suivez-moi, mais auparavant (et ma main s’appuie sur le bras de l’officier qui, depuis le début de l’entretien a le canon de son revolver tout près de mon oreille droite), baissez vos armes ou moi je ne fais pas un pas.

Un signe de l’officier qui m’avait parlé fait exécuter l’ordre et suivie des trois visiteurs je parcours la maison. Des salles au rez-de-chaussée sont d’abord numérotées, avec le nombre de lits qu’elles renferment. Nous montons au premier étage et j’ouvre les pièces libres.

–          Bien, bien, mais ces deux grandes chambres ont des lits ? (et sa main me montre les deux dortoirs des vieillards)

–          Ici, mon officier, vos blessés ne rentreront pas, c’est la place de mes pauvres vieux.

Il ouvre et son regard s’épanouit devant les rangées de lits bancs sur ce parquet ciré, et brusquement avec un air de défi :

–          Si, blessés coucheront là, car en temps de guerre vieillards ne comptent plus. Vieillards…Kaput !

–          C’est ce qui vous trompe, mon officier, mes vieillards resteront là car si vous nous trouvez pour soigner vos blessés, c’est grâce à eux. D’ailleurs j’ai encore 70 lits à vous montrer aux écoles.

Ce chiffre a du lui plaire car il n’insista pas et mes pauvres vieux n’abandonnèrent pas leurs lits.

Nous allions passer devant la chambre où reposait mon pauvre petit soldat où depuis des années nous mettions des fièvres typhoïdes et sur la porte de laquelle depuis des années aussi était écrit le mot « contagieux ». Le boche le flaira sûrement car abattant sa lourde main sur mon épaule et me fixant :

–          Ne cachez pas de blessés français ?

–          Non.

–          Ne cachez pas de soldats français ?

–          Si

–          Combien ?

–          Un

–          Montrez à nous

–          Justement voici la chambre. Entrez.

Ses yeux se portent sur l’inscription.

–          Quoi est ce contagieux ?

–          Contagieux…Fièvre typhoïde (je ne mentais pas, ce mot avait été écrit pour cela)

Il parlemente avec ses deux camarades. De leur conversation je ne saisis que le mot « Typhouss, Typhous »

–          Bien malade ?

–          Très malade, mais entrez donc !

–          Oh ! inutile…

Et jamais ils ne sont entrés. Mon petit Camille Guéret était sauvé.

La visite des locaux terminée, les voitures amenèrent de nombreux blessés. Nous nous en occupons de suite. Les lits se remplissent, ces lits occupés hier encore par nos chers petits soldats et le major Chef nous donne des ordres.

Dans la soirée, on vient m’avertir que le feu prend dans la cuisine de M. Nicolas, horloger. Le feu ! Allons-nous donc subir le sort de tous nos villages lorrains par où l’ennemi a déjà passé ? je vais trouver l’officier qui m’avait parlé le matin et le prie d’envoyer des hommes pour arrêter le commencement de l’incendie. Hélas les pompes qu’il fait adapter à une bouche d’eau ne peuvent fonctionner, il n’y a pas de pression, les obus ont crevé la conduite principale hier soir.

D’ailleurs qu’auraient-elles pu contre le feu qui prenait en face,  droite, à gauche, partout à la fois.

–          Trop tard me dit-il

Je n’ai jamais bien compris cette phrase prononcée avec ennui, de l’air de quelqu’un qui ne peut arrêter la besogne commandée depuis longtemps.

Du moins, c’est ainsi que je l’ai traduite.

Le terrible fléau poursuit son œuvre dévastatrice, les immeubles sombrent dans les brasiers les uns après les autres et, spectatrice impuissante, mes larmes vont à la pensée de tant de souvenirs de famille détruits. Je revois en un clin d’œil tous ces intérieurs familiers, mon cœur va vers tous mes amis, riches ou pauvres, qui les aimait tant et qui à leur retour ne trouveront que des cendres.

La nuit vient, et l’œuvre destructive continue, embrasant le ciel de lueurs sinistres.

La gendarmerie, voisine de l’hôpital, flambe depuis quelques heures. La paille et le bois que renferment les écuries activent les flammes. C’est une fournaise, nous respirons du feu. Les morceaux de bois des croisées, les poutres, les chevrons, sont brûlants, même à l’intérieur. Encore quelques heures et nous flamberons à notre tour. Cette perspective devait mettre de l’angoisse dans mes regards et trahir mes craintes, car le même officier du matin (un colonel) s’approche et me dit :

–          Ne craignez rien, l’hôpital ne brulera pas

–          Mon Colonel, depuis le début de l’incendie, voila vingt fois que vous me chantez le même refrain. Suivez-moi !

Je le conduis au grenier. Comme j’ouvre la porte, sous l’action du courant d’air, plusieurs vitres cassent et des bouffées irrespirables de chaleur nous arrivent du foyer immense qui crépite et flambe.

–          Touchez le bois mon Colonel

–          Très chaud, brulant !

Et il hoche la tête.

L’indignation montant de mon cœur à mes lèvres :

–          Mon Colonel, lui dis-je, si un officier français m’avait dit ce matin : votre hôpital sera respecté, j’aurais cru, car chez nous a parole donnée compte, et je vois, qu’en Allemagne il n’en n’est pas ainsi.

Il bondit sous l’insulte, se yeux lancent des éclairs, j’ai l’impression très nette que dans cet immense grenier où je suis seule avec lui, je dois rester sans vie et que le vainqueur descendra seul avec une victime de plus sur la conscience et du sang français sur les mains.

Si du moins c’était le dernier, mes yeux ne le quittent pas voulant bien lui montrer que je n’ai pas peur.

Que s’est-il passé dans l’âme de cet homme ?

En moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire :

–          Montrez-moi le chemin par où nous sommes montés.

Il descend, avise un cycliste, lui donne un ordre, et attend avec des gestes inquiets, un regard qui fouille la route de Verdun, dans l’attitude d’un homme qui attend quelque chose ou quelqu’un. Un quart d’heure plus tard une auto arrivait à une allure vertigineuse, stoppait devant chez nous et il en descendait 12 ou 14 sapeurs. Le Colonel leur donne des ordres. Vite, les uns avec des leviers éloignent de nos murs les poutres enflammées qui sont tombées dans la rue, d’autres, à l’aide d’une mine placée contre la gendarmerie font sauter dans le brasier le mur qui fléchissait de notre côté, d’autres enfin montent toute l’eau en réserve dans la buanderie et arrosent les bois et les fenêtres et la façade exposée.

Le jour va poindre. La ville brûle toujours.

Les sapeurs surveillent la maison Nordemann dont les flammes de l’incendie voisin lèchent la toiture. L’écurie prend feu. Tout le travail de la nuit est inutile car elle enflammera les maisons qui sont en face de l’hôpital et par l’écurie et la grange nous sommes voués au même sort, si elle offre du danger, ils doivent le faire sauter aussi.

Voilà comment au milieu des cendres fumantes, des pans de murs calcinés, des cheminées noircies se dressant vers le ciel comme des moignons informes, notre hôpital, son annexe, les écoles et quelques maisons environnantes restaient debout au milieu des ruines.

L’asile de la souffrance était sauvé, les misères du canton y trouveront un refuge.

Le 6 septembre, un coup de feu est tiré dans les bois de la côte de Sainte-Anne, un soldat allemand est blessé à la main. Un officier (un Colonel) me fait demander et la main sur son révolver (c’est la coutume) me dit brutalement :

–          Quand nous sommes arrivés le 3 septembre vous avez menti, vous nous avez trompés.

–          Ce n’est pas dans mes habitudes Colonel.

–          Vous avez menti en nous assurant qu’il n’y avait pas de civils dans Clermont, et qu’il n’y avait pas d’armes.

–          Pardon, je rectifie Colonel. A votre question « Y-a-t-il des civils ? » j’ai répondu « Je n’ai pas quitté l’hôpital et je ne sais s’il en reste ». Quand aux armes je vous redis : toutes ont été relevées pendant la mobilisation.

–          Vous nous avez trompés, il y a des civils qui en veulent à notre armée. Vous les connaissez et ils ont des armes puisqu’ils viennent de blesser un de nos hommes.

–          C’est un des vôtres sans doute qui a tiré sur des poules ou des lapins échappés à l’incendie.

C’était ma conviction, toute autre était la sienne.

–          Non. Vous connaissez le civil qui a tiré. Nous vous donnons 24 heures pour le retrouver. Si dans 24 heures vous ne l’avez pas livré, vous serez passée par les armes.

–          Seule ?

–          Non, Sœurs, vieillards, réfugiés, Kaput !

Et appelant un jeune officier, il donna des ordres.

Un carré est tracé avec des pierres à 10 mètres environ du mur de la cuisine. Et tandis que 12 soldats allemands s’alignent, on me fait placer face à eux, contre le mur, pendant quelques minutes ils me tiennent en joue, puis les fusils s’abaissent et on me rend libre pour recommencer trois heures après le simulacre d’exécution du lendemain.

Avant de m’y rendre je demande à parler au chef :

–          Colonel, nous devons être fusillés demain ?

–          Ya.

–          A 7 heures du matin ?

–          Ya.

–          Ici contre ce mur ?

–          Ya

–          J’ai compris, inutile de continuer une comédie un peu grotesque. Demain matin à 7 heures je serai là, mais jusque là je ne bouge plus, inutile de me faire appeler.

On ne m’appela plus, mais toutes les 3 heures, les 12 boches, consciencieusement, mettaient en joue durant quelques minutes le mur remplaçant le poteau d’exécution.

Que faire contre la force brutale ? Attendre. Notre Aumônier, le bon Monsieur Duthoit est enfermé dans la cave et nous nous préparons à la mort.

La nuit tombe, noire, triste, cette dernière nuit que nous passons sur terre et vers toi mon cher petit frère, vers tous nos chers amis, j’envoie mon meilleur souvenir avec le regret immense, celui de ne pouvoir vous dire ce qui précède.

Si personne ne survit, qui vous dira ce que nous sommes devenus, qui vous dira le pourquoi de ce coup de feu qui dans quelques instants nous séparera tous. La bonne providence veillait.

Un blessé pris d’un délire furieux voulait assommer ses voisins, l’infirmier impuissant à la maîtriser va appeler le major. Voulant sans doute se rendre compte si, malgré les menaces de la veille, nous serions encore bonnes pour les blessés, il m’envoie chercher avec une seringue et morphine pour calmer le pauvre agité, il était 1 heure du matin. Sans hésiter, comme c’était mon devoir, je descends et me rends à l’annexe, trébuchant à chaque pas dans la nuit noire, mon pied heurtant sur le trottoir les Allemands étendus la tête dans leurs sacs. Je parviens à faire ma piqûre dont l’effet ne tarde pas à se faire sentir. Doucement, le furieux se calme et s’endort. Alors je fais le tour des salles, donnant à boire à celui-ci, souriant à un autre, c’est tout ce que je pouvais faire, ne sachant pas un mot d’allemand tandis que ma pensée revoyait nos chers petits français et que mon âme inquiète se posait la question : où sont les blessés de ces jours-ci ? Et qui les soigne ? Une femme, une mère se penche-t-elle sur eux pour leur sourire et les réconforter ?

A 3 heures je rentre de l’hôpital, à 5 heures je réveille mon monde et nous attendons l’heure de l’exécution. 7 heures sonnent, c’est notre glas qui tinte…on va venir nous chercher. 7 heures ¼, 7 heures ½, 8 heures…que se passe-t-il donc ?

En coup de vent, un infirmier lorrain arrive et me dit :

–          Monsieur le Major s’impatiente, vous êtes en retard pour les pansements.

Ce n’est sans doute pas pour aujourd’hui.

–          Allez à vos offices mes sœurs, et vous mes bons amis, retournez dans vos salles à votre besogne.

Le Major, un colosse à la joue balafrée arpentait fiévreusement la salle.

–          Vous êtes en retard.

–          Quelle heure avec-vous Monsieur le Major ?

–          8 heures cinq

–          J’ai 8 heures 10, vous n’avez pas l’heure militaire en Allemagne.

–          Je ne comprends pas !

–          Nous devions être fusillés à 7 heures et il en est 8. Décidément vous n’avez pas de parole.

–          On vous fait grâce.

–          Pourrais-je savoir pourquoi ?

–          Je n’ai pas de comptes à vous rendre.

–          Donc je n’ai pas de merci à vous rendre. C’est ce pansement de tête qu’il faut couper ?

–          Ya !

Et nous voila travaillant en silence. Le pansement terminé l’infirmier me dit :

–          Voulez vous savoir pourquoi vous êtes graciés tous ? c’est parce que cette nuit vous avez obéi. Comme vous deviez être fusillés ce matin, ils pensaient que vous refuseriez, et la raison de votre condamnation leur paraissant insuffisante, ils en avaient une toute trouvée : refus de soigner les blessés allemands.

Sans me douter du piège, n’étais sortie victorieuse de l’épreuve. Cet acte si simple, si naturel, de charité chrétienne nous avait sauvés. Nous étions libre…Oui nous n’avions pas achevé de gravir notre calvaire.

Les journées qui suivirent, longues comme des siècles, amenèrent à chaque heure une nouvelle crainte, une nouvelle angoisse. L’orgueil insolent du vainqueur brisait mon âme si française, et moi qui n’avait pas tremblé devant la mort, je frémissais sous les insultes lancées contre mon cher pays bien aimé.

Manquant de tout pour nourrir mes vieillards, puisque tout avait été pillé, je prends un jour mon courage à deux mains et vais demander à un chef du pain pour les nourrir.

Oh, mendier le pain de l’Allemagne, tu ne sauras jamais, oui, ce qu’il m’en a couté. Il fallait que ces pauvres vieux enfants aient bien faim pour que je marche ainsi sur mon cœur.

Le 7 septembre, un officier supérieur me demande une salle isolée, où il veut se réunir avec quelques chefs pour traiter des affaires importantes. Je lui en ouvre une renfermant trois lits et une armoire et il s’y enferme. Combien de temps a duré cette réunion ? Je n’en sais rien, étant occupée auprès des blessés.

Le soir il revient, et, trouvant la salle du matin trop dans le va et vient, m’en demande une autre. Je n’avais pas le choix tout étant occupé, et je lui donne mon bureau, lequel sert habituellement aux réunions du Conseil d’Administration.

–          Bien, qu’on nous laisse !

Le lendemain 8 septembre, je vois revenir à moi le même officier, la face congestionnée, le regard menaçant :

–          Montrez-moi la chambre où j’ai écrit hier.

–          Suivez-moi

Son œil inspecte la table, il ouvre l’armoire, m’ordonne de la vider devant lui, enlève et jette à terre les matelas des lits, et dans ce désordre auquel je ne comprends rien (sinon que l’orage gronde sur ma tête) sa voix dure me dit.

–          Ai perdu cahier rouge sur lequel était plan de guerre, où est-il, parlez.

–          Je n’ai pas vu de cahier rouge

–          Qui est entré dans a chambre après moi ?

–          Personne à ma connaissance

–          Il me le faut, vous entendez ?

–          Cherchez, moi je ne l’ai pas vu.

–          J’ai écrit dans une autre pièce, allons voir, il faut que je le trouve, sinon… (et d’un geste familier sa main se pose sur son révolver)

Je suis un peu habituée à cette courtoisie allemande, je ne bronche pas.

Dans mon bureau, les casiers, les tiroirs sont vidés, les papiers jonchent le parquet et devant le nouvel insuccès, la colère du chef grandit.

–          C’est vous qui l’avez pris, me dit-il, et vous me le rendrez. Je reviendrais demain.

Et tous les jours j’ai du subir l’interrogatoire de cet homme.

A chaque nouvelle visite, je me demandais si je sortirais, car il fallait que cette comédie finisse et je pressentais bien comment elle finirait, comme finit certaine fable de La Fontaine Le loup et l’agneau. La suite te montrera que je ne m’étais pas trompée.

Le seul rayon de ces dix mortelles et sombres journées, si tragiques à certaines heures, a été le respect moral constant des chefs et des soldats pour mes sœurs et pour moi.

A différentes reprises, les Majors et les Officiers m’ont témoigné leur reconnaissance pour les soins donnés à leurs blessés. Et un jour où une dizaine d’Officiers avaient visité les salles, le Général qui était à la tête du groupe, me fit appeler, et j’entends encore les paroles qu’il m’adressa :

–          Nous emporterons de vous le meilleur souvenir en Allemagne, dirons à compatriotes combien vous avez été bonne pour nos blessés !

Le 13 septembre, un mouvement insolite nous intrigue, où vont ces voitures, ces canons ces caissons, ces régiments. Ils arrivent par la route de Bar-le-Duc et se dirigent sur Varennes. Mais alors, ils reculent, je veux en avoir le cœur net. Avisant un chef :

–          Où allez vous ainsi, et que se passe-t-il ?

–          Nous allons à Paris rejoindre camarades qui y sont déjà, vous avez entendu le canon très fort cette nuit, c’est Verdun que l’on bombardait, Delcassé et Poincaré…Capouts. Bientôt Guillaume, Empereur de toute l’Europe, autre Napoléon.

Je souris me demandant s’il veut abuser, brusquement :

–          Mais vos hommes et vos chevaux vont à Varennes, ce n’est pas la route de Varennes.

–          Oh ! nous prenons pas les grands chemins ni grandes routes, mais sentiers et bois.

–          C’est vrai que tous les chemins mènent à Rome, mais laissez-moi vous dire que je connais suffisamment la Meuse pour vous dire que par Varennes vous n’irez pas à Paris.

–          Vous mettez en doute ma parole, voila qui va vous convaincre.

Et sortant de son portefeuille un petit papier couvert de cachets et de signatures il me montre un billet de logement pour le n°42 du Boulevard Saint-Germain.

Le 13 au soir, un infirmier me dit que 23 de nos blessés français ont été fusillés sur place.

–          Des blessés français ? Où sont-ils ? Dans une salle des écoles.

Mon cœur bondit, je descends le perron et en face du Major qui arpentait la cour avec le Colonel :

–          Colonel, vous avez ici des blessés français ?

–          Ya

–          Combien ?

–          25

–          Comment, vous avez 25 blessés français chez vous, vous les enfermez, les privant de nos soins tandis que nous soignons les vôtres jour et nuit.

–          Oh ! C’est inutile, ils sont gangrenés.

–          A qui la faute ? Les vôtres le sont-ils ? et qui plus est vous devez les fusiller cette nuit.

–          Ya

–          Pourquoi ?

–          Je vous l’ai dit, ils sont gangrenés, ils vont mettre la peste.

–          Colonel, à votre arrivée ici, n’apercevant pas des civils, vous m’avez dit : « Pourquoi tous partis, nous ne sommes pourtant pas des sauvages ». Comment qualifier l’acte que vous allez commettre cette nuit, de la sauvagerie, moi je l’appelle de la barbarie. Oui cet acte de barbarie dont vous répondre un jour devant l’histoire, si je suis vivante la guerre finie.

Inutile de prendre votre révolver, vous allez me faire ouvrir la porte, me faire donner des brancards et des hommes, nous transporterons nos chers blessés, ce sera toujours 25 crimes de moins à votre actif.

On nous ouvre la porte et spectacle inoubliable, nous apercevons, couchés sur une paille infeste, sur du fumier, 25 corps à moitié décomposés à en juger par l’odeur de pourriture qui s’en dégage.

Dans les figures hâves et tirées, des grands yeux enfoncés nous regardent et les lèvres décolorées murmurent.

–          Ma sœur, vous venez nous chercher.

Oh ! de ces bouches mourantes, cet appel délirant en français c’était plus qu’il n’en fallait pour doubler nos forces.

–          Oui mes bons petits, nous venons vous chercher.

Aidées de nos vieux, nous prenons les brancards, plaçons dessus avec d’infimes précautions ces pauvres corps dont les membres nous restent presque dans les mains, et chargés de nos précieux fardeaux, nous traversons les cours et la rue.

Les lits étaient occupés par les blessés ennemis, nous sommes obligés de laisser les chers nôtres sur des brancards dans le grand corridor du rez-de-chaussée.

Détail navrant : trois cadavres se décomposent au milieu des vivants. Sur nos pas, nous faisons partir un essaim de mouches bleues qui sortent comme autant de nids putréfiés des orbites vidées.

Notre dernier blessé rentre, nous nous mettons en devoir de déshabiller ces pauvres corps qui depuis 12 jours n’ont reçu aucun soin, n’ont pu se rendre aucun service puisque tous ont les jambes et les bras brisés.

A genoux auprès d’eux, nous coupons les habits imprégnés de déjection fécale rendues plus nauséabondes encore par le pus et la gangrène traversant les pansements.

Nous les lavons, les pauvres petits, comme leurs pauvres mamans l’auraient fait si elles avaient pu être auprès d’eux. L’éponge enlevant le sang et la boue met à découvert des tâches verdâtres sur lesquelles nous ne pouvons nous méprendre.

Ma plume refuse à tracer ce tableau de ce que nous trouvons sous les dernières compresses pourries sur la plaie.

Mais mon cœur bondit, oh non pas de dégout car si un baiser sur chacun avait pu les guérir, comme avec amour j’y aurais posé mes lèvres, mais il bondit d’indignation. Tous ces pauvres blessés avaient sûrement des blessures guérissables au début, faute de soins, oh ami bénissons le ciel d’être Français, chez nous on est bon, on est humain, et le blessé quel qu’il soit est un être sacré.

Vers 8 heures, le vent et la pluie faisaient rage, 15 officiers allemands s’installent à la cuisine et me demandent à dîner. Deux heures plus tard, toutes les portes de l’hôpital sautent sous les coups de crosses, tandis que dans la rue, ce sont des cris confus, des appels, un va et vient infernal d’hommes, d’équipages, de chevaux.

Sur ma demande, un chef place une sentinelle baïonnette au canon, à chaque issue et écrit sur toutes les portes « Respect à cette maison qui abrite nos blessés ».

Peine perdue, dans la nuit noire, l’inscription ne se voit pas, les sentinelles sont renversées, les soldats ruisselants d’eau s’engouffrent par toutes les portes et ceux qui entrent par la baie principale piétinent nos pauvres blessés français qui hurlent de frayeur et de souffrance. Je porte une nouvelle plainte à laquelle le chef me répond :

–          Sommes impuissants à les maintenir, laissez les entrer pour se reposer, ils sont harassés et trempés.

Et tandis que par centaines ils s’installent dans tous les coins (ils arrivaient à 14 000) d’autres s’abritent dans les maisons épargnées, dans les caves béantes, sous les pans de murs noircis, un de ces pans s’écroula et blessa gravement 21 soldats qu’on nous laissa, car tous les blessés ont été évacués le 13 au soir.

Le 14 au matin la fuite recommence et le canon se rapproche. Quel contraste avec les hommes qui nous quittent et ceux que nous avons vus il y a 10 jours.

3 heures vont sonner, une de mes sœurs se précipite à la cuisine où je suis et me dit :

–          Voila encore l’officier au cahier rouge qui vous demande

Sous une pluie battante, sans descendre de cheval :

–          Pour la dernière fois, vous demander mon livre.

Et pour la dernière fois, c’était prévu, le canon de son révolver est braqué sur moi. Plus prompte que l’éclair, ma pensée voit la fuite de l’envahisseur, sa vengeance avant de partir, mais elle se rappelle que l’estomac est le chemin du cœur chez certains voisins trop connus, et sans baisser les yeux, sous son regard mauvais, avec un ton de pitié qui a du l’émouvoir :

–          Mon officier, vous êtes trempé jusqu’aux os et vous grelottez. J’ai du bon café sur le feu, je vais vous en porter une tasse.

–          Bon café dites vous. Ya, Ya

Je lui verse un demi-bol et le lui porte bouillant, il le boit et me tendant le bol :

–          Alors bien sûr, vous n’avez pas vu mon livre rouge ?

–          Mon officier vous savez bien qu’une française ne ment jamais.

–          Alors merci à vous, à vous revoir

–          Adieu

Comprends si tu peux l’attitude de ces hommes, pour moi je ne comprends qu’une chose, c’est la protection divine qui a plané sur ma maison car si ils étaient ici ce qu’ils étaient ailleurs puisque durant l’occupation de Clermont, Mr Poinsignon, Maire de Vauquois qui s’était réfugié dans la maison d’Achille Gauvin et un habitant de Neuvilly, ont été tués puis brulés par eux dans l’immense incendie.

Le même jour, un petit garçon fut tué sur la route, c’était le neveu ou petit fils du Maire.

Pendant plusieurs heures, j’ai dû me gendarmer pour empêcher les fuyards de me dévaliser, car tout leur était bon : paille, charbon, lapins, poules, chacun emportait sa part.

Avisant un Général, je lui expose la situation, et lui demande d’arrêter le pillage :

–          Je vous ai nourris ainsi que vos blessés, épuisant toutes les ressources de mon hôpital, je vous prie de me laisser ce qui reste pour mes vieillards, donnez des ordres à cette fin.

–          Je désire que rien ne soit pillé chez vous et les peines les plus sévères seront infligées au soldat qui désobéira.

C’était insuffisant, mais contre le désarroi du départ, sa bonne intension n’arrêtait personne. Forte de sa parole je me dis qu’après tout je pouvais bien la mettre en pratique.

Avisant un alsacien qui plusieurs fois m’avait servi d’interprète, je le place à côté de moi sous le portail de la ferme et lui fais la leçon :

–          Ton général vient de me dire que les peines les plus sévères étaient réservées à celui de tes camarades qui emporterait quoi que ce soit. Tu connais la peine la plus sévère, c’est d’être passé par les armes. Tu vas rester là et tous ceux qui passeront avec des provisions, dis leur qu’ils aillent tout remettre en place sinon ils seront fusillés par ordre du Général. As-tu compris ?

–          Oui

Pendant deux heures, ma ferme fut vidée et remplie, tout a été remis en place. Oh non pas sans mauvais regards et gestes connus sur le joujou de la ceinture, mais pas un n’a osé s’en servir. Voila comment l’hôpital n’a rien perdu.

Vers 9 heures ¼ des Uhlans viennent me demander à boire et s’engagent sur la route de Bar-le-Duc. Soudain nous les voyons faire volte face et galoper sur la route de Verdun, coupant à travers champs pour prendre le chemin de Varennes. Que se passe-t-il ?

Ils ont aperçu nos éclaireurs français. Oh revoir la France après dix jours d’Allemagne c’est le bonheur après la souffrance. Je n’essaie pas de décrire ma joie, tu la devines.

Et depuis ma maison rescapée abrite nos chers blessés, elle est à la France qui saigne et souffre, à cette France héroïque et superbe de bravoure et d’endurance qui combat sur les pentes de Vauquois, de Boureuilles, de la cote 285, de la cote 263.

Elle est à nos chers petits qui y trouveront avec des cœurs de mères, les soins intelligents de nos majors, leur dévouement du jour, de la nuit, et les gâteries que, de l’intérieur, Français, Françaises, m’envoient pour eux, se rappelant que je vis au milieu des ruines.

J’ai dû prendre sur mes nuits pour t’adresser ces lignes, je suis heureuse de te les envoyer. Garde les pour ces chers petits qui grandissent. Quand ils pourront comprendre, tu les leur liras.

Surtout, oh surtout, pétris leur âme de foi ardente et de patriotisme comme nos chers parents ont pétri les nôtres.

Dieu et la France, quel idéal dans une vie.

Du chevet de nos chers petits, je t’embrase comme je t’aime.

 

Ta sœur et amie

 

Sœur Rosnet

 

 

Source : Archives de la famille Rosnet

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