LETTRES DE SOEUR GABRIELLE : Lettre du 31 mai 1916 à la Supérieure Générale

Lettres de Soeur Gabrielle

 

Clermont-en-Argonne est sous le feu continuel de l’artillerie ennemie. Soeur Gabrielle termine d’évacuer, mobilier, livres et registres de l’hôpital pour les envoyer en sécurité à l’hôpital de Bar-le-Duc et à Froidos.

Lettre de la Sœur ROSNET à la Mère MAURICE,

Supérieure générale.

 

31 mai 1916.

 

… Un officier me disait ce matin: « Les soldats aiment encore mieux aller dans les tranchées de Vauquois qu’à Clermont. Les obus y tombent moins souvent et là du moins ils ont des abris. »

Comme il y a encore du mobilier, j’ai demandé au préfet ce qu’il faut faire. Nous essayerons de mettre tout à l’abri entre deux bombardements. Malheureusement, I’ennemi n’a pas d’heure et tape sans avertir. Tout le quartier datant de la fondation est en ruines. Le quartier neuf n’a plus une vitre. Deux vitraux de la chapelle sont brisés. Dans la cour d’honneur, au sapin séculaire, un sapin géant, a été coupe en deux. Les trous d’obus ont retourné les massifs, brisé le mur de la terrasse. C’est lamentable!

Et le canon n’arrête pas… a droite, a gauche, en face, c’est un roulement continu coupé par des éclatements qui font sauter le terrain et trembler les vitres. A la messe, les lustres en verroterie nous donnent un accompagnement de cristaux qui s’entrechoquent et sur les gradins des deux autels en bois, les chandeliers et les vases de fleurs tremblent et se font des révérences.

Le service des étapes a envoyé hier des camions. Nous avons fait transporter d’abord toute la literie de l’hôpital à Bar-le-Duc. Ce soir, je vais avec une équipe faire démonter et numéroter les vingt-huit armoires et les douze commodes qui restent. On descendra le tout au rez-de-chaussée pour que, pendant la nuit, on puisse charger les camions; le jour, ce n’est pas prudent.

Et puis, à la grâce de Dieu! Ce que je ne puis enlever restera. Je crois avoir fait tout le possible. Après avoir fait mon dernier versement à la recette des finances, j’ai cru bien faire de ne me dessaisir d’aucun livre en quittant l’hôpital. J’ai donc emporté à Froidos tous mes comptes et registres, pour que, lorsqu’il sera question de relever les ruines et de réorganiser l’hôpital, s’il plait à Dieu, on ait besoin des sœurs pour tous les renseignements à fournir. Ce sera la porte ouverte pour garder cette maison.

Depuis janvier, nous ne touchons rien et… il faut nous vêtir, nous chausser. Or, j’ai mis en caisse, le 3 janvier, 15o francs. Nous ne toucherons rien de l’hôpital jusqu’ la fin de la guerre, et bien qu’ayant une ordonnance, nous n’avons pas de solde. Comme je vous le disais, en vous narrant notre installation, nous ressemblons à des gueux qui prennent des airs de châtelains et de grands seigneurs. Quelle pitié ! Je reçois beaucoup pour nos chers blesses, quand ce n’est pas mangé ou bu en route, et chacun se dit: « La bonne Sœur Gabrielle ne manque de rien, elle reçoit de tous les côtes, voyez toutes les lettres de remerciements qu’elle jette à la boite tous les jours. » Cela fait chanter mon âme, je suis trop heureuse de giter nos héroïques défenseurs, vous le savez, ma Très Honorée Mère, mais ce que je sais bien aussi, c’est que nous sommes pauvres, plus pauvres surement que ceux qui n’ont pas grand ‘chose, puisque nous n’avons rien. Ah! Que saint Vincent, notre bon Père, doit sourire d’aise au paradis!

Aujourd’hui nous n’entendons pas trop le canon, mais nous en avons plein les oreilles, et puis le calme ne sera pas long, nous sommes habitudes à ces petits moments de silence au milieu du fracas du tonnerre.

Nous prions de toute notre âme l’Esprit divin en nous préparant à la fête de Pentecôte.

  

Source : Annales de la Congrégation de la Mission – Volume 82 – 1917

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