LETTRES DE SOEUR GABRIELLE : Lettre de mars 1916 relatant l’enterrement de l’Abbé DUTHOIT

Lettres de Soeur Gabrielle

 

Le destinataire de cette lettre n’est pas connu. Soeur Gabrielle raconte ici l’enterrement de l’Abbé DUTHOIT décédé à Salvanges le 14 mars 1916. Elle y retranscrit notamment le discours du Médecin-chef LAIR de l’ambulance 5/55.

 

Deux prêtres l’ont revêtu de ses habits. Etendu sur son lit, sa croix de mission dans les mains, il souriait. Dieu avait du se présenter à lui, si bon, si paternel, que le vénéré mourant, heureux de cet accueil du Maître, s’était endormi le sourire sur les lèvres.

Le soir venu, nos prêtres l’ont couché dans son cercueil tandis que sœur Boutellier et moi l’arrangions pieusement. Nos larmes coulaient silencieuses sur le linceul qui allait bientôt dérober la chère dépouille à nos regards. Une dernière prière, un dernier regard à ce vaillant qui partait victime de son devoir. Du fond de mon âme, avant de recouvrir son visage, je lui ai dit au revoir et merci pour vous, mon Très Honoré Père, je lui ai dit merci pour la double famille qu’il a tant aimée !

Le lendemain, a huit heures, le corps a été transporté à l’église de Rarécourt. Le drap tricolore recouvrait la sainte dépouille, qui devait tressaillir au contact du drapeau français. Il avait tant aimé nos chers blessés français!

Du côté de l’Epitre avaient pris place : sa formation sanitaire, officiers en tête, puis une délégation de notre état-major du 5ème corps, ensuite de nombreux infirmiers et brancardiers. On nous avait réservé le premier banc du côté de l’Evangile puisque nous représentions sa famille religieuse. L’église était pleine, car tous les secrétaires, plantons, cyclistes et soldats qui avaient séjourné à Clermont le connaissaient et l’aimaient. Et tous avaient voulu prier pour celui qui leur avait fait du bien.

Quand l’absoute a été donnée et que le dernier son de l’orgue s’est tu, le corps a été posé sous le porche de l’église. Là, M. Lair, médecin-chef de l’ambulance 5/55 a prononcé d’une voix émue, devant toute l’assistance, le discours suivant :

 

MON CHER AUMONIER,

 

Lorsque la France attaquée a appelé ses enfants sous les armes, votre cœur d’apôtre a tressailli et vous n’avez pas admis de rester inactif, de laisser vos frères souffrir sans leur apporter les secours de la religion et dépenser auprès d’eux les trésors de tendresse et de dévouement dont votre âme débordait.

Des que les aumôniers volontaires ont été demandés, vous avez répondu a l’appel, et je vous entends toujours raconter vos premières étapes, les longues marches que vos jambes fatiguées franchissaient, soutenues par une volontée ardente de ne pas rester en arrière des jeunes soldats qui vous imploraient.

Ce fut bientôt la retraite, l’adieu aux dernières troupes qui partaient de Clermont. Ne voulant pas abandonner ce village sans pasteur ; nos blessés de l’hôpital sans aumônier, vous restiez à l’asile des sœurs de votre congrégation, le sanctuaire du dévouement et de la bravoure, pour montrer aux Allemands que leur cruauté n’épouvantait pas les disciples de saint Vincent de Paul.

Les misères que vous y avez supportées pendant l’occupation, les dangers que vous y avez courus, vous nous les avez narrés avec votre modestie habituelle…

A l’exemple de saint Vincent, vous aviez fait de la charité la vertu dominante entre toutes. La méchanceté, le vice, le crime, vous n’avez jamais voulu les voir ; vous n’avez connu que des égarés, des victimes de l’éducation, du milieu ou de l’hérédité.

Cette indulgence, mon cher aumônier, aurait suffi à vous conquérir l’estime et l’affection de votre médecin-chef et de tout son personnel. Mais combien elle était agréablement parée des plus belles et des plus brillantes qualités, je dirais presque mondaines, si votre caractère sacerdotal le permettait. La vivacité de votre esprit, la jeunesse persistante de votre cœur, vos promptes et justes reparties, votre amour de la discussion, votre érudition si étendue, dont vous nous faisiez largement bénéficier, vous rendaient le plus charmant des compagnons. Votre aménité constante trouvait bien son emploi dans notre milieu de souffrances où l’on doit cacher un cœur triste et pitoyable derrière un front serein.

Vous êtes mort sur la brèche, victime du devoir, trahi par des forces que vous n’avez pas voulu ménager, alors que la maladie vous avait déjà frappée.

Avant de quitter votre corps, je tiens à vous dire que tous, à mon ambulance, officiers et soldats nous pleurons ; que nos grands blessés, dont vous étiez le pire consolateur et aimant, mêlent leurs larmes aux nôtres.

 Aux sœurs qui représentent si dignement ici votre vaillante Congrégation, nous présentons le respectueux hommage de notre sympathie éplorée.

Tous, nous pensons que, de l’au-delà réservé à vos mérites, vous n’oublierez ni vos compagnons de travail, ni vos chers blessés, ni la France dont vous envisagiez le triomphe avec tant de confiance.

Au nom de mon ambulance et de vos blessés, adieu, Père Duthoit! Au revoir!

 

Ce discours terminé, on a placé le corps dans le fourgon. Tous ont défilé et lui ont donné une dernière aspersion d’eau bénite. Puis tous nos officiers sont venus nous saluer, nous exprimant la part qu’ils prenaient à notre peine.

Et le triste convoi s’est dirigé vers Clermont, croisant les voitures de ravitaillement, les autos sanitaires, avançant difficilement sur la route encombrée.

A onze heures, on déposait la vénérée dépouille dans notre chapelle. Une seconde messe était dite pour le bon Père, en présence des officiers brancardiers et des infirmiers du poste de secours auxquels s’étaient joints quelques officiers de l’état-major de division encore à Clermont.

L’absoute donnée, le fourgon a conduit le cercueil au cimetière au milieu d’une double haie de soldats, baïonnette au canon. Nous suivons immédiatement ce chemin qu’il a parcouru tant de fois en conduisant nos chers petits à leur dernière demeure. C’est dans ce petit cimetière abrité par la côte Sainte-Anne, que repose dans-un terrain bien a lui, le corps de ce vaillant, mort au champ d’honneur, victime du devoir trop dur pour son âge, mais qu’il a accompli joyeusement jusqu’au bout, tant il aimait les âmes de nos soldats.

Une dernière bénédiction… l’assistance se retire après nous avoir témoigné dans un salut militaire, qui nous a arraché des larmes, la part qu’elle prenait à la perte que nous faisions. Et tandis que les fossoyeurs accomplissaient leur funèbre besogne, la grande voix du canon tonnant vers Verdun, sur Vauquois et tout le long de l’Argonne, remplaçait les cloches fondues de l’église de Clermont, promettant au cher mort la victoire tant souhaitée et si chèrement payée !

 

Source : Annales de la Congrégation de la Mission – Volume 81 – 1916

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