Abbé DUTHOIT : Lettres de l’Abbé THEVENY (1914)

Lettres de l’Abbé THEVENY

  

8 septembre 1914

 

Veuillez, je vous prie, nous recommander tous deux aux prières de la Communauté. Depuis quelques jours, la Providence nous a séparés : Je ne sais ce qu’est devenu le bon M. Duthoit. Par deux fois, il s’est trouve en certains petits pays qu’on bombardait, assistant nos pauvres blessés. Dans une petite ambulance de campagne, il en est passé jusqu’a mille six cents.

Comme ces pauvres enfants nous accueillent! Plaies horribles du corps, qui sont la santé de l’âme ! Nous avons eu quelques journées extrêmement chargées…

L’on reste quelquefois une journée entière sans manger, faute de temps et de vivres. Malgré tout, la santé est excellente… Hier, gros succès de notre côté…

Nos blessés sont admirables! II est très rare d’entendre une plainte. Nos soldats nous regardent comme leurs frères. Nous vivons leur vie. Merci encore pour la faveur exceptionnelle d’avoir été choisi.

 

2 octobre 1914

 

Je viens vous demander le réconfort de vos prières et de celles de nos confrères. Depuis notre départ, la Providence a eu pour nous les attentions les plus délicates. C’est au point que nous sommes devenus tous deux des « fanatiques de la Providence».

J’aurais aimé vous le prouver point par point. Mais il faudrait écrire certains détails qui compromettraient fort l’arrivée à bon port de ma lettre.

Qu’il me suffise de vous dire que la présence de M. Duthoit dans l’hôpital d’un petit pays tenu par nos sœurs a sauvé cet hôpital, alors que tout le pays a été incendié par les Allemands. Mon cher confrère et nos sœurs ont vécu neuf jours d’angoisses extrêmement pénibles. M. Duthoit devait être fusillé… On l’a promené à travers les rues du bourg et forcé à crier. « Ne tirez pas sur les soldats allemands car c’est moi qui serais tué ». Un gros obus a la picrite est tombé dans le jardin, a 20 mètres de lui, faisant à sa soutane une plaie en seton dans la région abdominale. Si l’éclat avait eu ou 2 centimètres d’écart en plus mon cher confrère était éventré. Une preuve de la protection toute spéciale de Marie Immaculée pour ses enfants, c’est que l’hôpital n’a été nullement endommagé, alors que les maisons avoisinantes ne sont que ruines.

Je n’ai pas connu tous ces dangers. Je suis une sorte d’aumônier bourgeois, toujours se tenant 4 ou 5 kilomètres des batailles, qui n’a jamais vu tomber les obus a moins de 1oo mètres, opérant dans des halls de gares, des granges, des églises, des maisons, ou encore a défaut de tout cela, sous la tente tortoise. C’est tout à fait providentiellement que j’ai abouti à l’ambulance n° 8 du 10ème  Corps d’Armée, car elle est une des rares qui ne compte pas de prêtres au nombre de ses infirmiers brancardiers. Et précisément c’est celle qui fonctionne le plus. La semaine précédente, nous avons reçu plus de onze cents blessés en trois jours. II m’est arrivé d’en confesser et administrer plus de soixante par jour.

C’est une sorte de mission militaire à grands rendements. C’est le bon Dieu qui la prêche à grands coups de canon et de mitraille. Nous n’avons qu’à confesser.

Et je vous assure que rien n’est plus facile et plus consolant. Le côté rude de notre ministère est de s’habituer à regarder sans sourciller ces plaies et ces délabrements horribles, qui cependant ne suscitent, pour ainsi dire, aucune plainte. Nous avons vécu, au commencement, des jours bien douloureux et tristes: lors de la reculade. Depuis dix jours, nous sommes stationnaires et les gens les moins avancés de toute l’armée. M. Duthoit est en pays connu, puisqu’il y avait donné une mission il y a trois mois.

 

THEVENY
Aumônier militaire

 

Source : Annales de la Congrégation de la Mission – Volume 79 – 1914

 

Note :

Marie Jules THEVENY, Lazaristes. Né à Troyes (Aube), le 28 juillet 1879 ; missionnaire. Aumônier volontaire à l’Ambulance 8/5 (28 août 1914) ; Aum. Tit. G.B.D./42 (19 mars 1919) ; détaché 94ème R.I. ; aum. Place de Strasbourg (1930)

A pris part aux actions suivantes :

–          1914-1915 : Meuse, Argonne (août)

–          1916 : Champagne, Verdun (mars-mai), Douaumont, Mort-Homme, Cumières, Sommes (oct-nov)

–          1917 : Champagne (janv.), Aisne (févr.-avr.), Verdun (juill.-août), Eparges (sept.), Lorraine (nov.)

–          1918 : Somme (4 mai – 16 août), Lorraine (sept-oct), Champagne (oct-nov)

6 citations et Légion d’Honneur.

Source : Livre d’or du clergé 1914-1918

Commentaires fermés

  • counter for wordpress