LES COMBATS : Les Chasseurs de Bagatelle (8ème B.C.P. – juin/juillet 1915)

Les Chasseurs de Bagatelle

8ème B.C.P. – 30 juin-1er juillet 1915

 

Une évocation, par le Lieutenant RECOULY, des combats menés par le 8ème Bataillon de Chasseurs à Pied sur le secteur de Bagatelle les 30 juin et 1er Juillet 1915. Le Bataillon recevra sa première citation à l’Ordre de l’Armée à l’issue de ces rudes combats et le 11 juillet, le Commandant DEVINCET, Commandant le Bataillon, la croix de la Légion d’Honneur des mains de M. MILLERAND, Ministre de la Guerre.

 

Les attaques menées par l’Armée du Kronprinz contre nos vaillantes troupes de l’Argonne, en juin et juillet dernier, furent accompagnées par un bombardement d’une violence et d’une intensité sans précédent. Nos soldats éprouvés qui se trouvaient là et qui en ont pourtant vu d’autres, n’avaient jamais subi un pareil déluge d’obus et de mitraille. Comme il s’agissait de procurer coûte que coûte un succès à l’héritier du trône impérial, les Allemands se livrèrent à une effroyable débauche de munitions.

Nos troupes soutinrent le choc malgré tout et si, en certains endroits, elle furent obligées d’évacuer les premières lignes, elle se ressaisirent énergiquement sir la seconde. Dans l’histoire de cette résistance héroïque, une mention toute spéciale revient au 8ème Bataillon de Chasseurs à Pied (Commandant DEVINCET). Ce bataillon, c’est celui de Sidi-Brahim, se couvrit  une foie encore de gloire ; il ajouta un nouvel et brillant exploit à la longue série des exploits anciens.

Le 8ème Bataillon quand au matin du 18 juin, il releva le 16ème, avait pour mission de tenir le saillant de Bagatelle. C’est un point des plus délicats, des plus exposés et sur lequel les Allemands qui sont à même de l’attaquer des deux côtés à la fois vont diriger leurs principaux efforts. Leur bombardement fait rage et le 28 au soir toutes les tranchées de 1ère ligne et la majeure partie des tranchées de 2ème ligne sont absolument bouleversées, comblées par les explosions de bombes et de gros minenwerfer, par les mines que l’ennemi a fait jouer sur le front des tranchées.

Toute la nuit, les chasseurs s’acharnent à la besogne et le lendemain, à l’aube, la 1ère ligne est, tant bien que mal, remise en état. Mais dès quatre heures les gros projectiles des Minenwerfer recommencent à tomber. Ce bombardement dure sans aucune interruption jusqu’à la nuit ; sur le front d’une seule compagnie, on a compté plus de 300 projectiles de gros calibre. Un grand nombre de soldats et de gradés sont tués, blessés ou ensevelis dans les décombres. Le soir, les tranchées de 1ère, 2ème et 3ème ligne ne sont plus qu’un affreux chaos de trous, de gabions éparpillés, sacs à terre éventrés, troncs d’arbres renversés. La nuit suivante est encore employée au rétablissement d’une vague tranchée de 1ère ligne pour tireurs à genou. Ce travail nocturne peut s’exécuter sans que l’ennemi cherche à l’entraver. C’est la preuve certaine qu’il est en train de se préparer pour l’attaque du lendemain.

A l’aube du 30, dès quatre heures précises, tout le secteur de Bagatelle, depuis la 1ère ligne jusque très loin en arrière se trouve brusquement soumis à un nouveau bombardement encore plus violent que les précédents. Les 210, les 150, s’abattent sur les abords de la 4ème ligne et du poste de Commandant. Toutes les tranchées sont démolies : les gros arbres de la route de Bagatelle sont fauchés et les boyaux de communication interceptés. Pendant ce bombardement intensif, les Minenwerfer de tous calibres pleuvent sur tout le secteur qui est en outre arrosé par des 105 fusants. Toutes les communications téléphoniques sont coupées.

Ce bombardement dure de quatre heures à huit heures trente avec 3 interruptions très nettes de trois minutes.

A 8h30, un silence de quelques secondes, puis tout d’un coup, un déclanchement général de la fusillade et des pétards à main.

C’est l’instant de l’attaque. Nos Chasseurs attendent avec une impatience grandissante l’assaut des Allemands, tout leur paraissant préférable au bombardement terrible qu’ils viennent de subir quatre heure durant.

Le front du bataillon où les hommes sont déjà clairsemés, est littéralement submergé sous les colonnes des assaillants. Ceux-ci sont tellement convaincus que leur bombardement a tout détruit, et qu’ils ne reste plus rien dans les lignes ennemies qu’ils avancent presque partout en formations compactes, beaucoup d’entre eux agitant des fanions blancs pour inviter les rares survivants français à se rendre sans résistance.

Mais ils trouvent un accueil bien différent de celui auquel ils s’attendaient. Les compagnies de Chasseurs ont beau être décimées, elles s’obstinent, elles se cramponnent malgré tout et elles se défendent avec rage. La 6ème Compagnie à gauche absolument encerclée, se bat à coups de baïonnette. De ses 3 Officiers et de ses 180 Chasseurs, le Bataillon ne retrouve le lendemain que 16 hommes, sans un seul gradé.

Au centre, la 1ère Compagnie perd son Commandant, le Lieutenant DEGOVE : affreusement atteint au bas ventre et à la cuisse gauche, cet héroïque Officier exhorte son ordonnance qui cherche à l’emmener, à l’abandonner sur place pour faire le coup de feu. Il expire en disant aux siens : « C’est pour la France ! »

A droite, la 2ème Compagnie est entourée. Mais elle lutte jusqu’au bout. Le Capitaine PESSEL qui la commande est blessé et emmené par les Allemands ; une série de contre-attaques, énergiquement conduites par le Sous-lieutenant POIRE permet de délivrer une quarantaine de Chasseurs faits prisonniers par l’ennemi.

Vers 10 heures, ce qui subsiste du Bataillon se groupe au Poste de Commandement autour de son Chef, le Commandant DEVINCET. Il y a là 120 Chasseurs environ. Cette poignée de braves, animés par un Chef héroïque, tient en respect l’ennemi sur la crête qui domine le poste. Elle dispose heureusement de 2 mitrailleuses que le Commandant avait pris l’excellente précaution de dissimuler dans un profond abri pendant toute la durée du bombardement. Démasquées au bon moment, ces mitrailleuses prennent au dépourvu les assaillants et les fauchent par rangs serrés. A tout instant, des Chasseurs, par 2 ou 3 soit qu’ils s’échappent des mains des Allemands, soit qu’ils débusquent d’un trou, d’un boyau où quelque éboulement les avait enterrés, viennent se joindre à ces vaillants défenseurs.

Cette admirable défense dure toute une journée et demie, jusqu’au lendemain 1er juillet vingt heures. Cette poignée d’hommes est presque entièrement cernée : à droite, à gauche, notre front a fléchi. Mais ils se cramponnent malgré tout au saillant qu’ils avaient mission de défendre. Ils retiennent ainsi, ils compriment l’avance allemande et donnent à leurs camarades le temps de consolider nos secondes lignes. Quand les attaques ennemies se font par trop pressantes, quand la position risque d’être emportée, on voit un des chasseurs, de lui-même et sans que nul lui en ait donné l’ordre, jaillir subitement de son boyau et s’installer à quelques pas en avant, à genoux, une ample provision de cartouches et de pétards à sa portée, afin de mieux abattre les assaillants.

Les traits d’héroïsme sont innombrables et il faudrait, pour leur rendre justice, pouvoir citer tous ceux qui étaient là.

Les Chasseurs tiennent ainsi jusqu’au lendemain à la nuit tombée. Alors seulement ils évacuent leur position sur l’ordre formel du Général Commandant la Division qui juge inutile de prolonger plus longtemps leur sacrifice.

Au plus fort de l’action, le Commandant DEVINCET interrogeait un prisonnier wurtembergeois qu’on venait de lui conduire ; celui-ci trouvé porteur de 3 révolvers et d’un rasoir était tremblant de peur et pleurait à chaudes larmes, tandis qu’on fouillait ses poches. Voici qu’à ce moment, un petit Chasseur, atteint d’une affreuse blessure au ventre, est apporté mourant dans le Poste de Commandement transformé en refuge de blessés. Il aperçoit le Boche en larmes. Et pris d’un sursaut de dégoût : « Tu pleures, salaud ! Je ne pleure pas moi, et je suis pourtant foutu ! »

Telle fut l’héroïque défense du bataillon de Sidi-Brahim qui, durant ces terribles journées du 30 juin et du 1er juillet, trouva encore le moyen de se surpasser.

 

Lieutenant RECOULY

 

Source : SHAT – 19N564 

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