Témoignage : lettre du pasteur allemand August D. (23 novembre 1914)

Lettre du Pasteur allemand August D.

 

 

La lettre suivante a été trouvée sur un soldat allemand tué également dans l’Est. Le signataire, un pasteur, y jette un cri de douleur et de révolte qui éveillera un écho joyeux dans le cœur de nos braves soldats.

 

Lundi 23 novembre 1914

 

Mon cher Louis,

Je t’admire et j’envie ton bel optimisme. Que veux-tu, je vois ici tant de choses horribles, affreuses, tant de blessés, que je ne vois la guerre que sous son plus vilain aspect. Cependant, si tu trouves que cela va bien, tu n’es pas difficile. Nous avons vaincu les Welches à Charleroi, mais on ne peut contester, pas même toi, qu’ils ne nous aient battus à leur tour sur la Marne. Nous avons laissé sur le terrain je ne sais combien d’hommes et de matériel. Certains de nos corps étaient en déroute complète. Pardonne-moi d’être véridique, mais si les Français n’avaient pas été si fatigués, ils auraient fait de nous tout ce qu’ils auraient voulu. Autour de moi, je voyais les soldats se laisser tomber, incapables d’aller plus loin. Sais-tu bien que nous avons reculé sans arrêt depuis Lecy (c’est un tout petit village où j’ai été). A partir de ce moment, nous avons reculé constamment et vite, vite je dis reculer. A un autre que toi, je dirais un autre mot. Heureux avons-nous été de trouver des carrières inexpugnables que ces idiots de Welches nous avaient laissé préparer en temps de paix. Encore nous ont-ils délogés de plus d’une.

Nous devions être à Paris en trois semaines, c’était une chose réglementaire. L’état-major nous le criait à tous les vents et voici quatre mois que cela dure, et irons- nous à Paris maintenant ? Moi, j’en doute. Je ne sais si, ici, personne ne se doute de ce qui se passe en Russie. Espérons que cela va mieux là-bas qu’ici, car les Français ne sont pas tous des pourris, comme on l’a dit et redit, et ils osent souvent attaquer à la baïonnette.

Tu m’affirmes que nous avons gagné en moyenne une vingtaine de kilomètres, pas partout en tout cas, car, en Argonne, malgré notre grosse artillerie, nous n’avançons guère. Tout récemment encore nous avons perdu trois tranchées, soit 1200 mètres, et des tués et des blessés en masse Les Français aussi, j’imagine, mais c’est égal Et puis, considères-tu comme très réussi ces attaques en masse dans le Nord ? On nous cache la vérité, mais les avions ont jeté ici des journaux italiens et russes. A les en croire, cela a été fantastique comme massacre, et pour aboutir à quoi ? Et crois-tu que cela a été fort de la part de notre état-major de n’avoir pas prévu ce terrain inondable. Nous sommes bien avancés.

A mon avis, les Français ont tout intérêt à attendre, à temporiser. Leurs forces ne peuvent que s’accroître, mais les nôtres ? Les Français que nous avons fait prisonniers sont loin d’être découragés. Ils ont confiance dans la victoire des alliés et rien ne peut les en faire démordre. Je sais, par eux, que la France, à l’intérieur, ne forme qu’un bloc, que les vivres n’ont pas trop renchéri. Et qui l’eût cru ? Leur organisation n’est pas en désordre du tout car ils sont, toujours d’après les prisonniers, bien nourris, et ils ont le nécessaire en abondance.

Ah si nous n’avions pas la supériorité en grosse artillerie Si nous n’avions pas autant de mitrailleuses, si notre préparation militaire n’avait pas été si méticuleusement faite.

Enfin, le fait, c’est qu’en dépit de nos attaques à fond par nos meilleures troupes, car notre meilleure troupe, notre garde impériale, a fait ce qu’elle a pu, nous sommes bel et bien arrêtés. L’ennemi se renforce de jour en jour et je n’ose envisager l’avenir. Enfin, Gott mit uns.

Nous ferons notre devoir jusqu’au bout, mon pessimisme ne me décourage pas et je ne suis pessimiste d’ailleurs qu’avec toi. Je ne laisse pas voir ma pensée à mes camarades.

Je t’embrasse,

Deutschland über alles.

August B. pasteur.

Source : Le Petit Parisien – 16 décembre 1914

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