Dans la presse le 17 novembre 1914 : Un combat dans l’Argonne

Un combat dans l’Argonne

 

 De notre envoyé spécial

 

Le ciel était limpide, l’air léger, le soleil dorait la campagne. A mes pieds, les rues, bordées de décombres, étaient emplies de soldats. Des convois, en longue file, s’allongeaient sur les routes venant du sud. Au nord, la perspective, limitée à gauche et à droite par les massifs de la forêt de l’Argonne, s’étendait à perte de vue. Parmi les ondulations du terrain mamelonné, des villages apparaissaient tout blanc, coiffé de toits rouges. C’étaient Aubréville, Neuvilly, Boureuilles et les premières maisons de Varennes. Plus à droite, sur une crête élevée, entourée de bois couleur de rouille, Vauquois, entièrement détruit, mettait une tache claire. Encore plus à droite, et très en arrière, on distinguait une sorte de pic, dont le sommet était couronné d’un bourg imposant c’était Montfaucon.

C’est à cette forte position, « la butte aux lapins », comme l’appellent nos troupiers, que les Allemands se sont accrochés désespérément. On comprend qu’il ne soit pas facile de les en déloger. La hauteur commande toutes celles des environs. Malgré cela, nos soldats sont convaincus qu’ils l’enlèveront de vive force, avant qu’il soit longtemps. Et ils s’y emploient héroïquement.

Je fouillais l’horizon avec ma jumelle quand un long appel de clairon, tout proche de moi, me fit tourner la tête. On me fit signe. Un avion était signalé. Bientôt j’aperçus, très haut dans le ciel, un point mouvant qui se rapprocha vite et révéla un biplan français. Une nouvelle sonnerie avertit qu’il ne fallait pas tirer sur lui.

Le grand oiseau plana au-dessus des lignes ennemies, fit de vastes circuits et se dirigea vers nos lignes à nous. Alors j’entendis de grosses détonations. L’artillerie lourde des Allemands tirait sur l’avion. Des flocons de fumée blanche, dans l’air, marquaient l’éclatement des obus. Une angoisse m’étreignit. Allais-je voir descendre notre aviateur ? Heureusement, le tir de l’adversaire était trop court. Secouant ses ailes, l’avion prit du champ, survola impunément les canons qui le visaient, en repéra l’emplacement et finalement vint se poser à Neuvilly.

Voulant venger leur échec, les Allemands postés sur la montagne de Vauquois, se mirent à canonner furieusement nos positions. Nos artilleurs répondirent vigoureusement avec les grosses pièces. Dans les tranchées sillonnant la plaine, la fusillade éclata. Le 75 se mit bientôt de la partie. Ce fut un bruit assourdissant.

Cependant, la bataille continuait et l’on ne voyait pas un être humain dans l’immense étendue de la campagne. Toutes les pièces étaient défilées et l’infanterie tirait sans sortir des tranchées. On apercevait seulement un grouillement de masses confuses au delà de Vauquois. C’étaient des Allemands que notre feu délogeait des bois de Cheppy.

Comment rendre l’impression saisissante causée par un tel spectacle ? La bataille se livrait sous mes yeux, j’en entendais le bruit, je pouvais en deviner les phases, au son, et je ne voyais pas les combattants. La ligne ennemie était facile à imaginer. Au dessus des bois, entre Vauquois et Montfaucon planait un aérostat allemand. Qu’on se représente un gros fuseau, pareil à un cigare trop court, de couleur ocreuse, dont l’avant était bizarrement incliné vers le soi. On se demandait comment la nacelle pouvait garder sa stabilité. Les observateurs qui l’occupaient cherchaient à repérer nos positions.

Le résultat fut que nos 15 obligèrent le ballon captif à atterrir. Sa mission était manquée.

Alors ce fut de la part de l’adversaire une pluie d’obus, s’abattant à tort et à travers, mais ne causant aucun dommage important. Nos tranchées, minces coupures entaillant la plaine, demeurèrent indemnes. Finalement le feu des Allemands alla en diminuant d’intensité. Bientôt, il cessa tout à fait.

Nos batteries et nos rangées de tirailleurs se turent à leur tour. Le résultat voulu était atteint, me dit-on. La position exacte de l’ennemi était connue et l’attaque prochaine se ferait non par tâtonnement mais à coup sûr. Profitant de l’accalmie, des cyclistes des automobiles et quelques charrettes sortirent de leurs abris, comme par enchantement Les routes, désertes tout à l’heure, s’animèrent brusquement. Tout cela se hâtait vers Clermont. Un fourgon automobile apparut, le drapeau à croix rouge flottant au vent, et se dirigea vers l’hôpital, où est installée l’ambulance de première ligne. Il amenait des blessés. Une demi-heure après, quatre d’entre eux étaient morts. C’étaient de glorieuses victimes de l’engagement auquel j’avais assisté. Nous les vengerons, me dit en passant un petit soldat. Cette promesse devait être tenue quelques heures plus tard.

Le soir tomba. Les champs s’enveloppèrent d’ombre et de silence. Dans les cantonnements, on mangea la soupe. Puis les feux furent éteints.

Cependant, les ténèbres de la campagne se peuplèrent peu à peu de grandes formes mouvantes. Sans bruit, les troupes allaient renforcer les lignes avancées. Il y eut un sourd piétinement, des commandements à voix basse circulèrent dans les rangs. Puis tout se tut. La vision disparut.

Soudain, vers neuf heures, un formidable coup de canon éclata au loin. Ce fut un signal. Nos grosses pièces se mirent à tirer à coups pressés, tandis que le 75 faisait entendre son martellement précipité. La bataille de nuit commençait. L’artillerie ennemie riposta avec fureur. Bientôt, des deux côtés les mitrailleuses et les fusils firent rage.

Cela dura plusieurs heures qui me parurent interminables. Les détonations, répercutées par l’écho, dominaient tous les bruits de la bataille. Enfin, des clameurs lointaines parvinrent jusqu’à moi, apportées par le vent. C’était l’assaut à la baïonnette, donné par les nôtres, dans les bois.

Combien de temps s’écoula-t-il ? Je ne saurais l’apprécier tant l’angoisse me tenaillait.

Une estafette arriva au galop dans la direction du groupe où j’étais et cria  en passant « Nous sommes vainqueurs »

C’était vrai. La position ennemie avait été enlevée. Les morts de la journée étaient vengés. Au prix de quels efforts héroïques, je le sus un peu plus tard, au jour.

Le lendemain, le communiqué officiel contenait cette phrase : « Lutte acharnée dans l’Argonne où, par des actions à la baïonnette, nos troupes ont refoulé les Allemands. »

C’était tout.

 

R. M. 

 

Source : Le Petit Parisien – 17 novembre 1914

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