TEMOIGNAGE : les événements de Clermont-en-Argonne du 4 au 14 septembre 1914

Clermont en Argonne

Par Georges LIONNAIS

 

I – Le site

La petite ville de Clermont-en-Argonne, désormais historique, était bâtie dans un des sites les plus agréables de cette Argonne sauvage qui, à travers notre histoire, fut souvent le théâtre de luttes épiques.

Dumouriez, en 1792, n’a-t-il point appelé cette contrée forestière, coupée de gorges et de ravons profonds, les « Thermopyles de la France » ?

Notre généralissime n’emploierait point, aujourd’hui, d’autre expression pour désigner ce rempart sylvestre de le France que les petits-fils de Garibaldi ont arrosé de leur sang généreux.

Un des plus splendides beauvoirs de l’Argonne domine Clermont à près de 300 mètres d’altitude. Je veux parler de la Côte Sainte-Anne, au flanc de laquelle, parmi un luxe inouï de verdure, apparaissaient, ça et là, les façades blanches des maisons, coiffées de tuiles rouges.

Une antique chapelle, dédiée à Sainte-Anne et but d’un pèlerinage fameux dans toute la contrée s’élève encore aujourd’hui, à l’extrémité sud du plateau.

Cette modeste construction, au clocher de bois, renferme un très beau groupe en pierre qui représente des femmes pleurant auprès d’un Christ mort. Un des personnages est l’œuvre de Ligier-Richter, sculpteur génial qui naquit en terre meusienne, au XIVème siècle.

Du sommet de la colline, un panorama immense, s’étend à perte de vue. Vers l’ouest, ce sont es plaines crayeuses de la Champagne, sillonnées de routes poussiéreuses d’où émergent de sombres bouquet de sapins.

Vers le nord, s’étendent des ramifications de l’Argonne, entre Argonne et Meuse, disent les communiqués officiels. Voici sur l’une d’elles, à quelques kilomètres, le hameau historique de Vauquois ; plus loin, à quelques lieux, le piton chauve de Montfaucon d’Argonne, autre bourg célèbre, qui commande les passages de la Meuse sur une étendue de plus de 30 kilomètres.

Dans les replis de ce terrain mouvementé où l’Aire se glisse entre des bouquets de saules, apparaissent encore les villages de Neuvilly et de Boureuilles.

Varennes-en-Argonne, la bourgade où fut arrêté Louis XVI, se devine également, au-delà de Boureuilles, à l’orée de la sylve meusienne.

Au nord, c’est le plateau du Barrois, hérissé, lui aussi, de promontoires abrupts, couronnés de forêts à travers lesquelles l’armée du Kronprinz eut tant de peine à se frayer un sanglant chemin pendant la retraite de la Marne.

 

II- Un peu d’Histoire.

Clermont-en-Argonne fut, autrefois, la capitale d’un compté, le Clermontois, dont le prince de Condé, le vainqueur de Rocroi, était haut et puissant Seigneur.

Un grand nombre de villages environnants faisaient partie de ce fief.

Un château-fort élevait ses géantes murailles crénelées au sommet de la colline. Cette redoutable forteresse fut démantelée sur l’ordre de Louis XIV, après la Fronde.

Hier encore, Clermont-en-Argonne se souvenait sans doute de son glorieux passé et de son ancienne splendeur ; car elle avait conservé un certain air de coquetterie qui attirait, chaque année, dans ses murs hospitaliers, durant la belle saison, alors que la forêt voisine, chantée par Theuriet, revêtait une sauvage majesté et s’imprégnait d’une fraîcheur incomparable, de véritables caravanes de touristes, parisiens…et autres.

Ce bourg de 1300 habitants possédait, hélas ! deux hôtels très confortables : l’hôtel Belle-Vue et l’hôtel Gobert.

En 1870, le premier de ces hôtels eut le triste privilège de recevoir la visite de Guillaume 1er, accompagné de son Etat-major.

Avec son complice Bismarck, le roi de Prusse logeait dans une luxueuse maison bourgeoise. Les Généraux de Moltke et Manteuffel habitaient l’hôtel en question. C’est là que fut élaboré le plan de la bataille de Sedan.

Un soir, à l’heure du dîner, le futur empereur d’Allemagne se présenta, sans se faire annoncer. Il trouva de Moltke et Manteuffel continua à dévorer un « kolossal » morceau de viande.

–          Eh bien ! s’écria Guillaume 1er, que faites-vous ?

–          Vous le voyez, Sire, répondit le goinfre, je mange.

Le roi de Prusse, mis en appétit probablement par la voracité de son Général, se laissa aller jusqu’à boire, à gorge que veux-tu, d’un excellent vin qui, à la longue, finit par lui troubler les yeux…et l’estomac. A tel point que le royal visiteur, rentrant, tant bien que mal dans sa chambre, se sentit incommodé et s’oublia sur la descente de lit. Il laissa, par surcroît, sur les rideaux, des traces évidentes et non moins répugnantes de son indisposition.

Peut-être est-ce parce que le petit-fils de Guillaume 1er voulait faire disparaitre l’endroit où son grand-père laissa de si malodorants souvenirs que Clermont fut incendié rageusement, en 1914, par les hordes prussiennes.

La ligne de chemin de fer de Châlons à Metz passe à Clermont. La route nationale de Paris à Strasbourg longe la grand ‘rue. La voie départementale de Dun-sur-Meuse à Bar-le-Duc traverse également la petite ville, mais perpendiculairement à la première de ces routes.

 

 

Bombardement,

Pillage, Destruction et Occupation

de Clermont-en-Argonne

du 4 au 14 septembre 1914

 

Le récit qu’on va lire est celui de M.G. Manternach, quincailler à Clermont-en-Argonne

Grâce à sa connaissance de la langue allemande, ce courageux citoyen put éviter bien des fois d’être fusillé. Il rendit à se compatriotes, pendant de si tragiques journées, de précieux services.

Monsieur MANTERNACH fournit de nombreuses indications à la commission gouvernementale chargée de rédiger un rapport officiel sur les atrocités allemandes.

Un autre habitant de Clermont, Monsieur JACQUEMET eut l’honneur d’être cité à l’ordre du jour pour sa belle conduite, durant l’occupation allemande.

 

I- Bombardement

Le 4 septembre, vers 2h de l’après-midi, les dernières patrouilles françaises, Chasseurs à Cheval, quittèrent Clermont-en-Argonne.

Une demi-heure plus tard, l’artillerie allemande commença le bombardement de la malheureuse bourgade argonnaise.

Les batteries ennemies étaient postées sur la côte de Signémont à gauche de la route, entre Lochères et Neuvilly, sur les hauteurs voisines de ce dernier village et, enfin, le long du bois, entre Neuvilly et Aubréville. Quelques pièces se trouvaient aussi entre Parois et Récicourt.

Vraincourt, Auzéville, Brabant-en-Argonne, Brocourt, Jubécourt, reçurent aussi, ce jour là, leur part de shrapnells et d’obus allemands.

Une douzaine de maisons de la ville furent sérieusement endommagées. Les jardins au flanc de la Côte Sainte-Anne, furent labourés par une pluie de mitraille.

L’artillerie française, postée au sud de Clermont, répondait énergiquement aux pièces ennemies. Nos merveilleux 75, en une pétarade endiablée, lançaient leurs shrapnells sur le chemin de Lochères, du Jars et de Neuvilly, semant la mort parmi les masses allemandes qui, sans cesse, débouchaient sur toute la ligne, du bois de Lochères à Récicourt.

Les 120 longs également firent bonne besogne et des monceaux de cadavres boches s’accumulèrent à la lisière de la forêt.

Une des premières bombes tomba sur mon trottoir ; car ma maison se trouvait juste en face de la rue venant de Varennes-en-Argonne. A cet instant, j’étais dans une chambre au premier étage, lors de l’explosion, je suis tombé sur mon dis et ce n’est qu’une heure après que je repris connaissance.

Un amas de décombres m’environnait. Les planchers, les plafonds, les murs, les cheminées, tout était démoli.

Après bien des efforts, je parvins à me glisser dans le magasin, au rez-de-chaussée. Un inextricable fouillis encombrait la pièce. Partout ce n’était que débris informes d’outils, d’ustensiles ; rien n’avait pu résister à la violence de l’explosion !

Ma maison avait été traversée dans toute sa longueur, par d’énormes éclats d’obus, qui avaient tout pulvérisé sur tout leur passage !

Un vacarme assourdissant, intolérable aux oreilles et aux nerfs, faisait rage. Finalement, je décidai de me refugier dans la cave, afin de me mettre à l’abri des marmites. Hélas ! Une nappe d’eau l’envahissait. Les conduites de plomb venaient d’être crevées par les obus !

Alors, muni d’un petit paquet où j’avais enfermé quelques provisions de bouche et un peu de linge, en prévision des événements, je me rendis chez Monsieur Jacquemet, un des rares habitants de Clermont restés pendant le bombardement.

Durant le trajet, les projectiles allemands pleuvaient autour de moi, labourant la chaussée, tuant des chevaux qui erraient affolés, par les rues.

Au fracas des explosions se mêlait le bruit provoqué par l’éboulement des murs.

Quiconque n’a point vécu ces minutes tragiques ne peut se faire une idée, même approchée, des sentiments que l’on éprouve alors.

Sentiments indéfinissables où se mêlent : la haine, la peur, l’angoisse, etc…le tout dominé par un instinct très net de la conservation qui semble, d’ailleurs, vous guider sûrement à travers la pluie de fonte et de fer…

J’allais donc retrouver Monsieur Jacquemet qui, accompagné de sa femme et de sa bonne, s’était réfugié à la cave. Quelques instants après, je me hasardai sur le toit de la maison et c’est de ce périlleux observatoire que j’ai pu repérer l’emplacement des batteries allemandes et les foudroyants effets de notre tir sur l’infanterie ennemie.

Le bombardement cessa vers 7 heures et demie.

 

 II-  Arrivée des Allemands

Monsieur Jacquemet m’ayant offert à dîner et une chambre pour passer la nuit, j’accepte. A neuf heures, nous nous couchons, les nerfs malades, attendant avec une légitime anxiété et un vague pressentiment, ce qui allait se passer.

Vers 1 heure du matin, des bruits insolites arrivent à nos oreilles attentives. On heurte les portes avec violence, une rumeur étrange monte de la rue obscure, un jargon étrange guttural commence à se faire entendre. Alors nous sautons à bas du lit et par un coin du rideau relevé et à travers les persiennes, nous apercevons une foule grouillante de soldats prussiens. Quelques minutes plus tard, un coup de sonnette retentit. Après m’être concerté avec mes hôtes, je descends et ouvre la porte. Un officier, suivi de soldats, se présente et me demande immédiatement du vin, du pain et du tabac !

–          Il nous faut du vin, du pain, du tabaque !

Nous faisons notre possible pour satisfaire ces brutes ; mais il étaient trop !

Alors l’officier d’une voix féroce s’écria :

–          Le maire ? son adjoint ? Les conseillers municipaux ? Le curé ?…

Après lui avoir fait observer que tous ces Messieurs étaient absents, il me posa la main sur l’épaule en me disant que j’allais remplacer le maire.

–          Je vous somme, ordonna-t-il, de rechercher toutes les armes qui existent dans le pays ainsi que 100 bouteilles de vin de Champagne, 100 bouteilles de vin de Bordeaux, rouge et blanc, 1000 kgs de viande, du pain et surtout beaucoup de pétrole et de benzine !…

Il me donna une heure pour trouver tout cela !

Je lui répondis qu’il m’était impossible de satisfaire  à ces exigences.

Il ne souffla mot.

Je réussis, tout simplement, à découvrir un vieux pistolet, bien inoffensif, et une canne à air comprimée.

Alors, cette brute galonnée me menaça de son révolver et me frappa même, dans le dos, à coups de crosse.

–          Les chasseurs de Clermont chassent donc avec des cannes ? Vociféra-t-il ironiquement

Il me conduisit au Quartier Général qui se trouvait installé entre le pont du chemin de fer et la grange de Madame de Lacourt-Faillette, sur la route de Neuvilly.

Un officier supérieur me reçut.

Le soudard teuton qui m’accompagnait m’accusa de ne rien trouver pour le satisfaire et il ajouta méchamment que j’y mettais de la mauvaise volonté.

Je leur fis remarquer que, d’abord, je n’étais rien dans l’administration municipale et qu’en outre, le pays étant évacué et manquant de provisions depuis plusieurs jours, il m’était impossible de donner satisfaction.

Je dus comparaître ensuite devant plusieurs officiers supérieurs, puis en fin de compte, devant le Général von Durach en personne.

–          Si dans une heure vous n’avez point trouvé le nécessaire, menaça le Général du Kaiser, ce sera la mort pour vous, pour les habitants restés dans le pays et ensuite la destruction complète.

On verra, plus loin, que la dernière menace fut exécutée avec une sauvage précision !

Profitant d’un instant d’affolement de l’Etat-major, je réussis à me cacher sous un fourgon.

J’y restais blotti un quart d’heure.

Ensuite, longeant les voitures, je me faufilai adroitement et parvins à regagner Clermont par la Tuilerie et la rue de la Gare.

En arrivant à proximité de ma maison, je me trouvai, face à face, avec l’officier qui m’avait conduit au Quartier Général. Il me menaça de son révolver.

Alors, je le suppliais, en lui disant que j’avais une famille, que ma maison – je la lui indiquai – était démolie par les obus, etc.

Mes supplications le touchèrent sans doute, car il baissa lentement le canon de son arme. Il me dit même :

–          Vous êtes courageux d’être resté dans le pays. Je vous autorise à garder votre maison pour empêcher les soldats de piller. D’ailleurs, ajouta-t-il, ils n’ont pas le droit de voler ; ils doivent vous donner des bons de réquisition et payement.

Mais en guise de bons, j’ai reçu des coups de sabre dans le dos !

 

III- Le Pillage

 J’allais voir ce qui se passait dans ma grande remise aux machines. Les Allemands allaient enlever trois autos de la mienne, celle d’un médecin de Clermont, docteur Chaufardet et celle de Monsieur Lancelot.

J’ai voulu m’opposer à ce vol, leur disant que je préférais mettre le feu aux voitures plutôt que de les laisser prendre.

Alors, un officier me donna un bon de réquisition, pour une qui parut leur convenir. Ils abandonnèrent les deux autres qui ne marchaient pas à leur gré. Ils se contentèrent d’en enlever les magnétos, puis ils trouèrent les pneus.

 –          A qui devrai-je m’adresser pour être payé ? demandais-je à l’officier.

 –          Si la France est victorieuse, le paiement devra être fait par l’Allemagne, dans le cas contraire, la France s’en chargera !

Cette procédure me parut bien aléatoire…

Le pillage en règle des maisons commença le 5 septembre, dès le matin et partout à la fois.

Munis de sacs et de caisses, ils enlevaient les marchandises restées chez les commerçants. Le mobilier qui leur convenait était chargé sur de grands chariots et des camions automobiles qu’ils dirigèrent sur Varennes.

Tout ce qu’ils n’emportaient pas était brisé sur place.

Ils ont éventré 27 coffres-forts !

Les maisons de Messieurs Desforges, Nordmann, marchands de nouveautés et Lebondidier furent pillées à fond.

Dans la dernière, un officier supérieur prit la précaution d’écrire, à la craie, quelques mots sur la porte d’entrée. Cette mention interdisait le pillage de l’immeuble. Mais, le rusé larron fit emporter sur une voiture une grande partie des meubles qui garnissaient l’habitation, les destinant, comme il s’en vanta sans honte, à l’ornement de sa propre villa !…

Etant retourné dans les remises de ma maison, je constatai que, comme partout, les bandits s’y livraient au pillage.

Je leur fis remarquer qu’ils devraient avoir honte d’agir ainsi.

–          Tout ce qu’il y a dans Clermont est à nous, me répondirent-ils. C’est la guerre !

Ils auraient du ajouter : Telle que nous la pratiquons, c’est-à-dire, en véritables barbares !

  

IV- L’incendie –Horrible spectacle.

En passant devant la maison de Monsieur Nicolas, horloger, j’ai remarqué que les pillards étaient tous ivres.

Quelques-uns faisaient du café sur un réchaud à alcool.

Le plancher disparaissait sous un amas de papier et d’étoffes de toutes sortes.

Le réchaud ayant été renversé, le liquide enflammé communiqua le feu ; quelques instants après, j’aperçus de la fumée et des flammes sortant de la cuisine, à ce moment, il était environ 3 heures.

Dans le but d’enrayer l’incendie, je suis monté au grenier de la maison voisine, un soldat prussien y répandant du pétrole. C’est alors que j’allais chercher une pompe à incendie. Elle fut vite installée, mais je ne pus trouver assez de monde pour la manœuvrer.

Je me suis rendu à l’hôpital sachant y trouver quelques vieillards.

J’en ai ramené quelques-uns. Mais, hélas, ces personnes, malgré toute leur bonne volonté, n’avaient pas la force suffisante pour accomplir efficacement cette rude besogne.

L’incendie prenait, de minute en minute, des proportions formidables. Je me suis adressé plusieurs fois aux officiers prussiens, espérant qu’ils me donneraient des hommes pour combattre le fléau…

–          Dans quelques heures, leur dis-je, notre malheureux pays sera anéanti !

–          Nous ne sommes pas ici pour pomper ! Si les habitants étaient restés, ils auraient pu éviter cette catastrophe.

Malgré tout, quelques soldats alsaciens sont venus, en se cachant, m’apporter leur aide. Mais ce peu de secours fut encore impuissant !

Le feu se déclara ensuite et presque simultanément dans 6 maisons différentes.

Des soldats pénétraient partout, munis de bâtons à l’extrémité desquels ils avaient fixé des torches enflammées. A l’aide de ces engins, ils communiquèrent l’incendie dans toute la ville.

Alors, je les vis, ne se possédant plus de joie, se livrer à des excentricités de toutes sortes. Ils dansaient, poussaient des hurlements sauvages et disaient qu’ils voulaient détruire la race française et ses habitants.

Les rares habitants n’ayant point voulu abandonner leur foyer essayèrent de sauver quelques objets précieux ou des souvenirs de famille. Mais, la chaleur intolérable dégagée par l’immense braiser rendait impossible toute tentative de ce genre.

Il fallut bientôt quitter cet enfer et tous mes malheureux concitoyens durent se réfugier sur la cote Sainte-Anne ou dans les jardins, au flanc du coteau.

Un spectacle d’une horreur tragique qui restera fixé dans mes yeux jusqu’à la mort, s’offrait à nos regards. Une nappe de fumée intense, d’où émergeaient d’immenses flammes rouges, s’étendait à nos pieds.

De temps à autre, lorsque le feu trouvait un aliment facile, de longs jets incandescents s’élevaient pareils à de « kolossales » fusées, piquant droit vers le ciel.

Des soldats allemands s’étaient rassemblés dans l’église, bâtie à mi-côte. Pendant que s’achevait la destruction de notre jolie bourgade, ils jouaient de l’orgue, chantaient, dansaient ; après le crime, l’orgie !

Vers minuit ayant réussi à sauver quelques objets auxquels je tenais, je résolus d’aller les mettre en sûreté dans l’église. J’allais entrer lorsque je vis descendre du clocher deux soldats allemands portant des lanternes allumées, fixées au bout d’un bâton : une demi-heure plus tard, le clocher prenait feu !

C’est à ce moment que j’entendis, et tous ceux qui étaient avec moi peuvent en témoigner, une fanfare allemande jouer des airs guerriers. Cette fanfare se trouvait au Quartier Général dont j’ai déjà parlé.

Ces crimes, dignes des bandes d’Attila, sont l’œuvre du 13ème Corps wurtembergeois, sous les ordres du Général Von Durach. Les régiments qui prirent part spécialement au pillage et à l’incendie de la ville sont : le 121ème et le 122ème. Plusieurs escadrons de Uhlans, commandés par le prince se Wittenstein y coopérèrent largement [1].

Puisse-t-on faire subir les pires châtiments à ces vandales.

 

V- Après l’Incendie, les Corvées

Le 6 septembre, les Allemands nous obligèrent à enterrer les chevaux morts et les débris d’animaux qu’ils avaient tués pour se nourrir. Ils nous forcèrent aussi à faire tomber les façades et pans de murs calcinés qui menaçaient de s’écrouler.

Nous dûmes également déblayer les rues pour ne point gêner la circulation des interminables convois se dirigeant vers le sud. Des officiers menaçaient de nous emmener prisonnier de guerre si le travail n’était pas effectué avec toute la rapidité voulue.

La plupart des ouvriers que j’ai pu recruter montrèrent assez de bonne volonté, mais certains, fieffés ivrognes, me donnèrent beaucoup de souci. Je craignais, en effet, qu’un d’entre eux ne provoquât un incident qui aurait pu avoir de terribles conséquences pour les autres.

Le 6 septembre, l’artillerie allemande était postée sur la route d’Auzéville à Rarécourt, dirigeant son feu sur les villages de Brocourt, Jubécourt, Ville-sur-Cousance et Julvécourt. Les obus français tombaient sur Auzéville et Rarécourt. Ce jour là encore, les troupes allemandes subirent des pertes sensibles. Je m’en rendis compte par le nombre des blessés teutons et aussi en examinant le champ de bataille du sommet de Sainte-Anne.

Nous dûmes réparer les fontaines, sur l’ordre des Allemands. Ce fut un travail difficile et dangereux.

Durant toute la journée des troupes passèrent se dirigeant vers Bar-le-Duc. Des canons monstres remorqués par de puissants camions, de l’infanterie, du génie avec des bateaux et des échelles défilèrent sans cesse, jusque vers minuit.

Le 7 septembre se passa sans incident notable.

Le 8 septembre la canonnade fit rage du côté de Triaucourt, Vaubécourt, Rembercourt-aux-Pois. Une grande bataille se livrait dans ces parages. Des villages subissaient, à leur tour, le sort de notre malheureux Clermont. La nuit, des lueurs d’incendie embrasaient le ciel.

A partir de ce jour, j’eux le pressentiment que l’armée allemande commençait à battre en retraite. Des convois de blessés, arrivaient à Clermont. On leur faisait un pansement sommaire à l’hôpital, qui avait été épargné grâce au dévouement et au courage patriotique de la supérieure, Sœur Gabrielle, puis on les dirigeait en hâte sur Varennes-en-Argonne.

Ces malheureux étaient entassés pêle-mêle dans des chariots de cultures et des camions automobiles.

Certains avaient des blessures horribles à voir. Vraiment, pensais-je, nos petits 75 sont de rudes…faucheurs !

Ce même jour, en enterrant les cadavres de chevaux, sur la route des Islettes, nous avons trouvé dans une maison incendiée appartenant à Monsieur Gauvain Achille, le corps carbonisé de Monsieur Poinsignon, maire de Vauquois. Il avait été tué d’une balle dans le dos, presque sous les yeux de sa femme.

Lors de l’incendie de la maison où il était réfugié avec sa famille et quelques autres personnes, entre autres Monsieur Martin, Instituteur de Vauquois, qui ne dut son salut qu’à son étonnant sang-froid, il n’avait pu s’enfuir assez vite et les barbares l’avaient fusillé !

Nous avons placé son corps dans une boîte et l’avons enterré dans le cimetière de Clermont.

Dans les ruines d’une grange voisine, nous découvrîmes encore la cadavre d’un petit garçon d’une douzaine d’années ; c’était le petit-fils de Monsieur Poinsignon : il avait été fusillé à bout portant. Nous l’enterrâmes dans le jardin attenant à la grange.

 

VI- Un incident

Le 9 septembre, les Allemands prétendirent que l’on avait tiré sur un de leurs soldats. J’avais cette nuit là couché à l’hôpital. Un officier vint demander un otage, comme garantie pour la vie de ses hommes.

Il me désigné et me conduisit à la kommandantur dans la maison Lebondidier. C’est là que je fus mis au courant du prétendu attentat.

Après le récit qu’on me fit, je m’écriai :

–          Ce que vous me dites là est faux ! Il n’y a dans le pays, aucune arme. D’ailleurs, les rares habitants restés au pas sont déjà assez à plaindre ayant perdu tout ce qu’ils possédaient ; ils ne tiennent pas à s’attirer les pires désagréments !

J’ajoutais que, peut être, ce soldat s’était blessé lui-même dans le but de faire massacrer d’inoffensifs citoyens. Je demandais à voir le blessé.

Après l’avoir examiné, je fis observer à l’officier le genre de la blessure ; il avait deux doigts de la main gauche dont la chaire était abîmée ; la balle était rentrée par l’intérieur de la main.

–          Vous vous êtes blessé vous-même, dis-je au soldat !

Il ne sut que répondre. Profitant de son trouble et de ses hésitations je maintins énergiquement mon affirmation. Alors le Général me demanda :

–          Monsieur ! Etes-vous connaisseur pour formuler ce jugement ?

Je répondis :

–          Vous devez voir, mon Général, à la contenance de cet homme, que je ne me trompe point. J’affirme encore une fois, qu’il s’est blessé lui-même dans le but de faire massacrer la population.

Le Général parut convaincu…

Ordre fut donné de me fouiller. On trouva, dans une de mes poches, la liste des ouvriers que j’occupais pour déblayer les rues. Le Général s’empara de ce papier et comme s’il prononçait une sentence, il dit :

–          Si la moindre chose est faite à mes troupes, tous les hommes désignés ici et vous, le premier, serez immédiatement fusillés. Pour cette fois je vous pardonne, à cause de votre courage ; mais j’ordonne que vous preniez par écrit, les engagements suivants : maintenir l’ordre, faire débarrasser les rues et les places, faire enterrer tous les animaux péris et de tenir à ma disposition tous les jours, le matin, à midi et le soir. Dans le cas contraire, mes menaces seront mises à exécution.

Sans trembler je signais l’engagement. En sortant de la Kommandantur, j’ai rencontré Monsieur Grosjean, agent-voyer à Clermont qui, comme moi, a été pris en otage.

Durant deux nuits, nous dûmes coucher au poste, maison de la famille Pierson, route d’Auzéville. Nous étions encadrés de saxons, répugnants par leur mauvaise tenue. Ils nous insultaient sans cesse.

Nous prenions nos repas à l’hôpital ; pour nous y rendre, nous étions accompagnés de deux soldats, baïonnette au canon.

Lorsqu’il fallait surveiller les ouvriers occupés au déblaiement des rues, nous devions venir faire acte de présence au poste, le matin, à midi et le soir.

Le troisième jour, ayant remarqué notre exactitude, ils nous rendirent une liberté relative, en nous disant d’aller coucher où nous voudrions. Néanmoins, nous dûmes nous présenter tous les jours à des heures fixées et jusqu’à nouvel ordre.

 

VII-  Confidences. Projets teutons

En causant le soir, au poste, avec nos gardiens, je les avais amenés peu à peu à me faire des confidences.

Dans la nuit du 12 septembre, les Allemands commençaient leur mouvement de retraite, un grand désordre régnait parmi les troupes. Certains soldats m’apprirent qu’ils avaient perdu énormément d’hommes. Néanmoins, ils comptaient bombarder Verdun le lendemain même. De là, ils se dirigeraient sur Pârisse qui, d’après eux, était en pleine révolution. Ils massacreraient tous les Parisiens, démoliraient la ville et…retourneraient chez eux, après la victoire…

Le Kaiser demanderait 50 milliards à la France et conserverait à l’Empire les pays conquis.

A mon tour, je pris la parole et leurs dis qu’ils étaient induits en erreur par leurs officiers. Les Français, ajoutai-je, se battront jusqu’au dernier homme. Du reste, des renforts considérables de troupes noires nous arrivent de l’Afrique. Tous ces soldats ignoraient que la Russie, l’Angleterre, le Japon étaient à nos côtés.

Quand ils l’apprirent, ils se mirent à pleurer. Ils réclamaient leurs femmes, leurs enfants. Le bel enthousiasme des premiers jours de l’occupation avait disparu complètement. Seuls les officiers conservaient toujours cette morgue hautaine, cette raideur militaire dont ils ne voulaient point se départir. Mais pour qui les examinait de près, tous paraissaient soucieux, nerveux à l’excès.

 

VIII- Le Kronprinz à Clermont-en-Argonne

J’ai vu le Kronprinz trois ou quatre fois à Clermont. Des soldats alsaciens me le désignèrent. Il venait en automobile, de la direction de Varennes où était son Quartier Général.

La dernière fois que je l’ai vu, il s’est avancé jusqu’au coin de l’hôtel Gobert. C’était pendant la bataille de la Marne. Il était accompagné d’un gros homme barbu.

Le fils de Guillaume II était revêtu d’un grand manteau gris au col très élevé. Il était coiffé d’une casquette très large, avec bande rouge.

Le Kronprinz paraissait très mécontent ainsi que les officiers qui l’accompagnaient. Il serra la main à un Général et reprit la direction de Varennes. C’est cette même route que Louis XVI suivit, lui aussi, on sait où elle l’a conduit…

 

IX- La retraite allemande bat son plein.

L’armée allemande, en retraite, traversait Clermont nuit et jour. Le désordre parfois était complet.

Un très grand nombre de conducteurs d’artillerie avaient le bras en écharpe ou la tête entourée de pansements. Je remarquai que beaucoup de places étaient vides, sur les caissons.

Les artilleurs piquaient de la pointe de leur sabre, les flancs des chevaux qui paraissaient épuisés de fatigue. Les bêtes donnaient un coup de collier, puis c’était tout.

 

X- Retour des Français.

Le 14 septembre, à 7 heures du matin, par une pluie battante, les derniers Allemands, quelques Uhlans, quittèrent Clermont-en-Argonne. Un quart d’heure plus tard, les soldats français, une patrouille de Chasseurs à Cheval, pénétraient dans la ville en ruines.

Inutile de dire que la population fit fête à nos vaillantes troupes d’avant-garde qui poursuivirent l’épée dans les reins, les derniers fuyards allemands, jusque vers Varennes-en-Argonne, refuge du Kronprinz.

Par d’aviation

Un parc d’aviation allemand était installé entre Clermont et Auzéville, à gauche de la route, dans un terrain appartenant à Madame Lacourt-Faillette, de Clermont. Il y avait, sous les tentes, 4 ou 5 avions.

Les appareils volaient continuellement au-dessus du champ de bataille, entre Varennes, Sainte-Ménéhould et Bar-le-Duc. Les moteurs faisaient un bruit d’enfer, lorsqu’ils survolaient la ville, ils semblaient très puissants.

 

XI-   CONCLUSION

Les barbares ont passé là ! …

Ces quelques notes, prises sur le vif, dont d’une authenticité absolue. Je les ai écrites sans aucune prétention littéraire, afin, justement, de ne pas dénaturer la pensée, ni même les expressions du langage de Monsieur Manternach.

Puisse ce modeste travail donner une idée à tous les Français qui n’ont point connu les horreurs de l’invasion, des souffrances physiques et morales supportées par mes malheureux compatriotes qui n’ont pas voulu abandonner leur foyer !

La destruction presque totale de la jolie petite ville de Clermont-en-Argonne restera dans les siècles à venir, une des plus grandes hontes de l’armée allemande, pendant la campagne de 1914.

Les barbares ont passé là !…

L’héroïsme de nos soldats, la science de nos chefs sauront faire payer cher aux hordes du Kaiser l’incendie de l’ancienne capitale du Clermontois, qui était devenue la perle de l’Argonne.

 

George LIONNAIS

Source : AD Meuse – Le Bulletin Meusien des 9, 16, 23 et 30 septembre 1915


[1] Le 100ème Régiment d’Infanterie saxonne, très éprouvé dans les précédents combats, était affecté à la garde des quatre routes aboutissant à Clermont-en-Argonne.

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