Témoignage : La vie renait à Clermont-en-Argonne fin 1915

La vie renait en terrre lorraine

Les sillons sont des tranchées aussi

 

C’est presque un pèlerinage que j’ai accompli ces jours derniers sur le sol d’une cité martyre : Clermont-en-Argonne.

Le temps était gris, le ciel était lourd, les chemins boueux. C’était comme un peu de tristesse qui flottait sur cette route de Varennes, célèbre il y a centre vingt-quatre ans par la fuite d’un roi de France, célèbre il y a quatre cent jours par la fuite éperdue d’un prince héritier allemand.

Et quelle fuite ! Des hordes désemparées encombraient pêle-mêle ce chemin où je me trouvais aujourd’hui. Derrière elles, des lueurs sinistres d’incendie témoignaient du passage des Barbares qui ravageaient tout, démolissaient tout, laissant comme preuves d’une occupation de quelques jours des ruines, des cendres, des cadavres, du sang, des pleurs…

Ah ! Comme le délicieux décor d’autrefois ressemblait peu à l’âpre vision de ces jours sinistres ! Avant que l’armée avinée du Kronprinz vint souiller ce joli coin de terre française, on pouvait voir paresseusement et coquettement blottie, tout contre le flanc de la colline qui domine la route où je suis, l’exquise petite ville de Clermont. Elle n’avait pas la majesté somptueuse des cités balnéaires où étincellent des casinos, non plus que l’élégance un peu dévergondée des stations montagnardes, où les jardins sont peignés et les maisons maquillées. Elle était comme une jolie fille de campagne à la peau fraîche, bien saine, nature. Les touristes anglais, grands dénicheurs de sites, avaient, depuis quelques années découvert Clermont. Ils ne l’avaient point abîmée. Et, sous les grands arbres qui lui servent de chapeau, la petite cité, perdue dans une ombre très douce, à l’abri des vents querelleurs, vivait une vie très calme. Les brises du plateau de Sainte-Anne descendaient sur elle en murmures câlins. Le rues rocailleuses et en pente étaient paisibles. Elles dévalaient vers les plaines florissantes de l’Aire ou grimpaient dans les bois touffus de la forêt d’Argonne. De partout, la perspective était admirable. Chaque fenêtre de chaque maison s’ouvrait sur l’infini de la route de Varennes, sur l’horizon des arbres centenaires qui perpétuent leur chaine aux teintes sombres, leur ligne brune derrière laquelle, le soir, le soleil meurt en des couchants dorés et rouges…

Ces fenêtres où sont-elles aujourd’hui ? Elles sont où sont mortes les maisons !…

Sous des amas de pierres calcinées, sous des débris branlants de poutres à peine éteintes, mélangées aux fers tordus, aux grilles convulsées, aux meubles hachés, à tout ce qui avait été le coin chéri, la chambre aimée, le foyer réchauffant, le passé très ouaté et très tendre où les vieux du village pensaient envelopper l’avenir…

La horde a passé ! Les légions d’Attila ont porté la torche partout où il y avait quelque chose de brûlable. Elles ont semé la mort partout où il y avait la vie. Les habitants ont fui, en déroute, sans regarder derrière eux. Les paysans, dont les fermes étaient justement orgueilleuses des belles moissons accomplies, ont abandonné leur toit, durant que le bétail affolé s’en allait à l’aventure dans les plaines, durant que le désastre s’étendait, comme un torrent sans lit, durant que les flammes ravageaient, que le sang coulait, que le cataclysme se faisait plus terrible et plus noir.

J’avais revu ce village au lendemain du départ des troupes allemandes, alors que la chute soudaine de leurs espoirs avait encore avivé leurs cruautés : on eût dit une nécropole. Là où plus rien n’existait, il était logique que plus rien ne serait désormais, et Clermont m’était apparue comme une de ces ruines définitives que les siècles allaient consacrer.

Or, en y revenant hier, j’ai éprouvé une étrange sensation. De loin, d’abord, j’ai vu des filets de fumée qui de ces décombres montaient jusqu’aux cieux gris. Or, comme il n’est point de fumée sans feu, j’ai voulu avoir quels mystérieux gardiens des temples morts faisaient brûler des parfums sur les pierres tombales !…Mais quelle surprise soudaine ! Voila qu’à chacun de mes pas je découvrais des maisons nouvelles, des foyers tout jeunes où les vieux du village étaient revenus s’abriter. Oh ! Ce ne sont pas, à la vérité, des immeubles somptueux ! Non ! Ce sont de modestes cabanes en bois édifiées sur les ruines et entre les pierres encore noires des incendies éteints. Et dans ces cabanes, toutes simples, la vie reprenait sans tristesse. Les oiseaux migrateurs sont revenus au nid.

Chaque jour, ces mois derniers, a ramené au bercail les brebis égarées. Les familles éparses que la tempête avait jetées sur tant de rives diverses, se sont reconstituées, tant il est vrai que chacun porte en soi l’empreinte du sol natal. Ils reviennent, ces habitants qui n’ont plus que leurs bras et leur âme, c’est-à-dire leur courage de Lorrains éprouvés ; ils reviennent sous l’ombre de leurs grands arbres dont les branches leurs sont chères. L’étendue de leur désastre les a d’abord fait pleurer. Puis ils se sont dit que Clermont ne pouvait pas mourir. Sa noblesse remonte si loin ! Sa patronne Sainte-Anne n’était-elle point la mère de la Sainte-Vierge ? Et plus tard, Clermont n’eut-il pas pour princesse une poilue de l’époque qui se nommait Yolande de Flandre et qui n’y allait pas de main morte quand le pouvoir lui cherchait pouilles ?

J’ai rôdé un peu par toutes ces campagnes de Clermont, si tristes, si désolées, jachères subites il y a quelques mois, et je les ai retrouvées soudain florissantes ! Les champs sont ensemencés, les potagers fumés. Les étables renaissent. Oh ! Doucement, certes. On ne reconstitue pas la santé de la terre sans une longue convalescence, sans une médication lente, raisonnée, méthodique. Mais, au fait, il a fallu des médecins pour cette cure merveilleuse d’un pays qui semblait définitivement perdu, d’un coin de France qui paraissait abandonné des hommes et des dieux. Ces praticiens ont surgi et ils ont bien mérité de la Patrie, comme les soldats. Les sillons sont des tranchées aussi !

Il s’est trouvé, en effet, un sous-préfet de Verdun qui a compris, en pleine guerre, l’œuvre de paix, l’œuvre de vie, et qui s’est donné pour tâche de recréer de toutes pièces une ville défunte, de repeupler une terre déserte. Sur des débris fumants, il a fait édifier, par des moyens de fortune, des maisonnettes bien simples qu’il a approvisionnées de vivres. Puis il s’est mis à la recherche des Clermontois épars dans les provinces de France : « Revenez au pays ! Rentrez dans ce qui fut votre chez vous ! L’orage est passé, les cieux deviennent clairs ! ». Et doucement les habitants sont revenus

Il s’est trouvé aussi un président de société d’agriculture qui rêva et réussit la renaissance du sol en déroute. Il chercha des bêtes à remettre dans les parcs vides. Il fit venir les semences pour remplacer celles des greniers incendiés. Il se mit en quête des machines agricoles qui remplacent tant de bras qui tiennent des fusils.

Et de la terre fouillée, travaillée, de nouveau, des moissons vont naître. Du cœur de la petite patrie bouleversée par la tourmente vont surgir les heures anciennes de travail et de profit.

Est-ce un miracle ? Non ! C’est simplement la constatation du tempérament de la race qui est au-dessus de toutes les épreuves, des qualités françaises, lorraines, qui ne disparaîtront jamais.

En ce jour-là, en revenant de Clermont-en-Argonne, je pensais aux minuscules amies de J.H. Fabre, qui vient de mourir : aux fourmis admirables. Quand leurs Prussiens, à elles, dévastent leurs maisons, car elles ont leurs douleurs et leurs guerres comme nous, elles s’affolent, se lamentent, sauvent ce qu’elles ont de précieux et fuient. Puis, elles reviennent une à une à la place de leur fourmilière. Elles se mettent à l’ouvrage, et soudain, sur les ruines, leur république se dresse encore, travailleuse, florissante, prospère, éternelle.

 

René DUBREUIL

 

Source : AD Meuse – Le Bulletin Meusien du 16 décembre 1915

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