Témoignage : Lettre d’un poilu relatant l’offensive allemande du 30 juin 1915

Lettre d’un poilu (juillet 1915) 

 

 

On nous communique l’admirable lettre suivante qui contient le récit de faits non moins admirables, tout à l’honneur de nos vaillants soldats.

 

5 juillet 1915

 

Chers amis,

Bien reçu votre lettre du 29 juin.

Vous me demandez ce que je deviens dans l’enfer où je suis ? C’est bien d’enfer en effet qu’il s’agit, depuis une dizaine de jours surtout.

Les Boches et leur c….n de Prince sont revenus à leur vieille idée de sauter sur le chemin de fer de Châlons à Verdun, que nous avons pour mission de garder ici. Ce chemin de fer est en effet la principale artère de ravitaillement de notre grande place de Verdun. Et il y aurait un intérêt de premier ordre à le posséder pour eux. Ils ont oublié que les nôtres veillent depuis 10 mois, et qu’ils n’ont pas l’intention de se faire chauffer la place. Ils ont donc après tant d’insuccès recommencé leurs furieuses attaques en y amenant des masses d’hommes. Songez que nous avons eu le 30 juin à supporter le choc de 26 régiments d’infanterie prussienne, et qu’à la faveur d’une surprise, on n’a perdu en fin de compte que 200 mètres de profondeur, sur un front d’attaque très restreint.

Mais ce fut un enfer. Et il y a là, pour les historiens futurs, une des plus brillantes pages de l’histoire nationale.

Ce furent les dragons du village où je suis qui reçurent le premier choc. Ils étaient partis à la tranchée l’avant-veille à 160. Il en est revenu 58, soit 102 tués ou disparus, les 3 officiers ont été tués. Puis ce fut la ruée des fauves avec leurs gaz asphyxiants, qui furent, en réalité, la cause du recul momentané de nos troupes. Et la lutte dura infernale, par le canon, les grenades, la baïonnette, jour et nuit, pendant 3 jours. Un de nos bataillons de Chasseurs à pied s’est particulièrement signalé. Il s’est sacrifié pour permettre l’arrivée de nos renforts, et par là, les Allemands ont été refoulés.

Tous les officiers du bataillon ont été tués. Seul le Commandant, entouré de 200 braves, tint tête à l’orage. Il était cerné de tous les côtés. Il avait résolu, lui été ses poilus, de vendre chèrement sa peau. Et à la baïonnette, au fusil, au révolver et au couteau, ils continrent les Boches qui ne sont forts que lorsqu’ils sont nombreux. Les renforts les dégagèrent finalement. Le Commandant avait une telle tension d’esprit qu’on crut un certain temps qu’il perdrait la raison. Il est remis.

J’ai assisté à une cérémonie bien touchante.

D’autres régiments d’infanterie se sont distingués. Tous nos poilus se distinguent. Vous ne pourriez croire combien tous les nôtres ont du cran, de l’allure, et le mépris du danger. Ils sont d’abord rentrés au village, musique en tête, venant du combat. Ils étaient venus ici au repos la semaine dernière. Il en manquait hélas beaucoup à l’appel.

Le Général, sur la place de la mairie, a décoré de la Médaille Militaire, deux gaillards de la classe 1915 et un gamin de 19 ans, engagé, qui a résisté, à lui seul, dans une tranchée à plus de 50 Allemands. Il fallut venir le rechercher. Il ne voulait plus la quitter. Le Général, après l’avoir décoré, l’a embrassé sur les deux joues. Nous pleurions tous. Les troupes ont ensuite défilé, musique en tête, devant le Général, absolument comme en temps de paix, avec la même cadence. Et je vous assure qu’un défilé semblable de capotes sales, de visages noirs, de gens éreintés, c’est tout simplement admirable. Nous avons applaudi à tout rompre.

Tout cela est fini.

Mais quelle guerre, mes chers amis. La nuit, durant tous ces combats, ma fenêtre était continuellement éclairée par le départ de nos pièces à l’horizon, les mitrailleuses marchaient des heures entières sans arrêt. On entendait leurs crépitements comme si on avait été derrière. C’est inimaginable ce bruit mêlé aux voix des canons de tous calibres.

Il n’est pas du tout étonnant que votre frère ait entendu le canon de Châlons.

Ah ! Quand donc nous reverrons nous, comme dans le temps. On ne se doutait pas de son bonheur. Quelle joie que ce retour, dans la paix. Quand donc mangerons nous une tranche de jambon cru, arrosée d’une bouteille de vin blanc, au bord d’un fossé, comme là-bas du côté du Saut, au moment même où il partait un gros lièvre de l’autre côté de la haie ! Vous, vous rappelez Pol ?

Hélas ! Nous n’y sommes pas encore.

Je vous embrasse tous bien affectueusement, petits et grands.

 

Source : AD Meuse – Le Bulletin Meusien du 22 juillet 1915

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