Témoignage : Un combat d’Artillerie dans l’Argonne

Un combat d’Artillerie dans l’Argonne

 

 

Le célèbre écrivain espagnol Gomez Carrillo a visité les pays envahis et il a fait un admirable récit de ce qu’il a vu dans un volume intitulé : Parmi les Ruines.

      

25 décembre 1914

La matinée est claire, une matinée d’hiver septentrional, humide et froide, avec des large raies du soleil qui passent à travers les nuages déchirés pour éclairer, telles des lumières de réflecteur, les cimes des arbres. Le vent du nord nous apporte, du sein de la forêt, les exhalaisons étranges des feuilles qui pourrissent. Dans les airs les bandes de corbeaux, satisfaits de leur somptueux festin, jouent en cherchant les courants de clarté pour se baigner dedans.

Tous nous nous sentons animés et bavards…

–          Y a-t-il longtemps que vous êtes ici ? demande quelqu’un à notre guide, un officier d’infanterie.

–          Plus de trois mois, répond-il

Et sans se faire prier il nous raconte ses souvenirs de la grande bataille, à laquelle il prit part à la tête d’une compagnie.

–          Lorsque j’arrivais, le 23 août, dit-il, nos troupes battaient en retraite, luttant pendant le jour et reculant pendant la nuit…Ma première impression ne fut pas très agréable, vous pouvez m’en croire…A Montfaucon, à peine installés, nous fûmes attaqués par des forces si supérieures en nombre que nous crûmes ne pas sortir de là vivants. Et le plus terrible est qu’en quittant ces lieux, nous nous vîmes entourés de troupes qui sortaient des bois…Notre Colonel se sentant perdu, eut une idée qui paraissait folle et qui, cependant nous sauva ; au lieu de continuer vers le sud, il nous entraîna à l’assaut d’un village occupé par les Allemands dans lequel nous pûmes nous réunir à un autre régiment qui venait de l’est…

Pendant deux jours nous attaquâmes sans céder un pouce de terrain, en combattant à la baïonnette. Je souffrais de rhumatismes dont je fus guéri sur le champ. Lorsque nous sortîmes de notre village pour continuer la retraite, le Commandant C…, eut à soutenir une contre-attaque terrible de toute une brigade de la garde prussienne qui nous attendait dans les environs. En voyant la masse énorme que nous avions en face, il me dit : « Nous sommes foutus, mon vieux ! ». Quel homme que celui-là !…Tout petit, rageur, mal embouché, tempêtant toujours contre tout !…Pendant le combat seulement il riait comme un enfant, lançant des plaisanteries. « il faut mourir, frères ! » nous criait-il ! Avec un fusil, à la tête de la colonne, il tirait comme un diable et, après chaque coup, il affirmait avoir tué un Général. Soudain une balle lui brisa le bras gauche. Je voulus le lui bander avec un mouchoir mais il ne me permit pas. « Un autre Général ! » cria-t-il, en tirant appuyé contre un arbre. Au même instant, un fragment d’obus lui creva un œil. Alors, horrible et superbe, la figure pleine de sang, il se mit à marcher en avant comme un fantôme. Tous nous le suivîmes. « En avant, frères ! nous disait-il. En avant ! ». C’était un suicide. Nonobstant, nous atteignons une ferme sans que les Prussiens aient pu nous arrêter, et dans la ferme nous trouvons une de nos batteries perdue la veille. Pendant une semaine entière nous nous sommes maintenus là, jusqu’au 6 septembre, où nous reçûmes des renforts…Le sort commençait alors à tourner, et ceux qui reculaient, c’était les Allemands.

–          Et le Commandant ? lui demandons-nous.

–          Il est ici toujours dans ce bois, éborgné, rageant…Si nous le rencontrons, ne vous effrayez pas de ses grossièretés. C’est un enfant mal élevé…mais un véritable enfant…

L’officier qui nous conduit jusqu’à ses batteries du Four-de-Paris est un territorial, qui, en temps de paix, dirige une succursale du Crédit Lyonnais. Tout en lui est doux, tranquille, bourgeois. Sa moustache est déjà presque blanche et ses yeux ont besoin de lunettes pour voir clair.

–          Suivez moi, nous dit-il, et tâchez de ne pas vous blesser aux ronces

Au bout de quelques pas, il s’arrête et s’écrie :

–          Les voici.

Ils sont là en effet, ils sont là, s’étirant sur leurs avant-trains avec leurs gueules ouvertes, ils sont là, tels des animaux sauvages qui guettent, ne bougeant pas et tout à fait silencieux…

Ils sont huit…

Les uns longs, gris, effilés ont quelque chose de félin et de serpentin. D’autres sont courts et trapus. Les derniers qui se cachent sous un lit de feuilles, épouvantent par leur énormité. A côté de chacun d’eux, un homme immobile tient à la main une corde, avec laquelle il paraît maintenir la bête dont la garde lui est confiée.

L’officier fait un geste.

Alors tous commencèrent à rugir, mêlant leurs voix monstrueuses et s’agitant dans une secousse convulsive.

La forêt entière en est ébranlée.

Vous souvenez-vous du fameux chapitre dans lequel Goethe parle de la fièvre du canon ?…

…Je me trouve maintenant au milieu de plusieurs batteries et en vain j’essaie de sentir la fameuse fièvre du canon. Ni chez moi, ni chez mes compagnons, ni chez les soldats qui tirent sur les cordes pour lancer des obus de 75, de 120 et de 155, je n’observe la plus légère marque de perturbation nerveuse. Les coups de tonnerre éclatent par salves ; l’air crépite ; les branches craquent longuement, et lorsque les projectiles se sont perdus dans l’espace, nous ne percevons que le sursaut des pièces d’acier. Le 75, léger et svelte, recule sur sa culasse sans effort et revient aussitôt reprendre sa place primitive, ni plus ni moins qu’un browning de poche. Le 120 court, saute, se secoue, tremble une seconde et puis se rassied, comme satisfait de son acte de bravoure. Le 155 soulève son toit de branches et parait mugir à l’intérieur de son âme tortueuse. Mais les artilleurs tranquilles comme s’ils étaient sur un polygone, ne bougent même pas.

Fièvre !…Il faut voir l’officier qui nous reçoit pour comprendre combien de calme scientifique, combien de tranquillité méthodique il faut au contraire, pour diriger l’opération algébrique d’un combat moderne. Après chaque salve, un Lieutenant sort d’un trou et dit à son chef :

–          Cinquante mètres nord…

Ou bien :

–          Cinquante mètres ouest…

Le Commandant des batteries ordonne, en s’adressant au pointeur :

–          Dix minutes.

Et avec un tour à la roue d’un appareil de la culasse, le tir auparavant trop long ou trop court, atteint exactement le but visé, comme si une main mystérieuse le guidait à travers l’espace.

Après trois salves, le militaire du trou, qui se trouve en communication téléphonique avec un autre observateur caché dans un autre trou à quelques pas de l’ennemi, crie :

–          Efficace !

Alors le chef crie :

–          Feu !

Les pièces commençant leur bombardement ; l’air est ébranlé ; les obus volent avec un attement d’ailes sinistre…

Là-bas à trois kilomètres sautent, les villages brûlent, les ennemis sont déchiquetés.

Source : AD Meuse – Le Bulletin Meusien du 5 juillet 1915

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