Témoignage : le bombardement de Varennes (1914)

Le Bombardement de Varennes

  

Bar-le-Duc, le 6 décembre 1914

Si vous saviez quel désastre à Varennes et partout quelle ruine ! Tout ce que je puis vous dire c’est que nous sommes bien malheureux. Vous êtes parties le mercredi et les Prussiens sont arrivés le jeudi à huit heures du soir.

Quelle journée déjà ! Ils ont bombardé Varennes ce même jour de midi à 7 heures du soir sans arrêt. Dans les maisons où il y avait quelqu’un ils venaient deux par deux, avec une bougie à la main, demander du pain, du vin, du tabac ; ils étaient bien polis. Pendant cinq ou six jours il est passé nuit et jour des Prussiens.

Ce même jour ils ont bombardé, le feu a détruit votre rue jusqu’à notre maison ; ce sont eux qui l’ont éteint à notre toiture ; le feu a pris chez Madame Chanzy à 3 heures de l’après-midi par un obus incendiaire des Prussiens. Ils étaient contents de voir le feu, ils sont arrivés en chantant, hurlant dans les rues au son du tambour et du clairon. Ce que c’était triste !

Votre maison a brûlé après celle de Madame Chanzy. Jusque chez nous il ne reste rien ; ensuite ils ont logé huit jours à Varennes. Dans les maisons où il n’y avait personne, avec une hache, couteau ou autre outil à la main, ils brisaient les carreaux et les portes fermées. Nous étions mortes de frayeur.

A minuit, il a fallu déménager chez nous Marteaux sur un brancard porté par deux soldats français qui étaient à l’ambulance. Toute la nuit maman a déménagé notre mobilier, on aurait cru qu’elle allait mourir ; si vous aviez vu dans quel état étaient tous ceux qui étaient restés dans les caves ! Ca flambait avec une telle violence qu’il n’y avait rien à faire. Chez n’importe qui, on n’a rien pu sauver. D’abord il valait mieux que votre rue soit brûlée la première, au moins les Prussiens ne se sont pas emparés et enrichis de vos belles affaires. Ils n’ont rien emporté, tandis que partout ailleurs ils ont mis tout à sac sans laisser un clou à la maison et y ont mis le feu.

Les Prussiens avaient à leur dos de belles chemises à empiècement en dentelles. Il ne restait absolument rien dans les maisons, chez le pauvre comme chez le riche, ce qu’ils ne pouvaient pas emporter, ils le brisaient pour le plaisir de faire du mal. Ils se nourrissaient de poules, canards, pintades et de veaux, tout cela volé, bien entendu. Ils faisaient enterrer les bêtes mortes dans les champs de pommes de terre ; ils ont cassé les pompes et les concessions d’eau, mais nous n’avons pas eu à nous plaindre, ils étaient polis avec nous. Ils ont dévalisé toutes les caves des maisons pillées.

Chez Madame Chanzy, ils ont trouvé un sac rempli de pièces d’or et de valeur au nom de Marthe Misset, la mère de Madame Chanzy. C’est un officier qui a trouvé cela et il a promis de le rapporter après la guerre moyennant récompense, mais j’en doute.

Le prince (Kronprinz) a logé chez Madame Faillette tout le temps ; la maison Larcher a été également pillée. Tous les jours ont avait de la musique sur la place de l’église, et quand les soldats rentraient le soir de la bataille, ils chantaient. C’était triste à mourir d’entendre cela ! Pendant que nous étions chez nous, le père Marteaux a été blessé par un éclat d’obus sur sa porte où il était assis ; il est resté chez lui et a succombé quelques heures après.

Puis il n’y eut plus de Prussiens au pays ; ils avaient été repoussés jusqu’à Apremont, Baulny et Montfaucon, où ils sont restés depuis un mois. Ils ont bombardé Varennes pendant trois semaines, nous sommes restés dix jours sous le bombardement nuit et jour sans arrêt. Si vous saviez quel supplice, surtout quand on ne peut bouger.

L’obus qui a tué Monsieur Marteaux a démoli les fenêtres et plafonds chez lui, chez Madame George Brandebourg, chez Madame Mauchauffé, la porte et les fenêtres de la mairie, tandis que les soldats français me transportaient dans la cave et nous y gardaient jusqu’à 6 heures du soir.

Pour la nuit, maman et d’autres personnes m’ont remontée de la cave dans la salle à manger ; nous avions deux soldats du génie afin de pouvoir me transporter sur le feu prenait. Comme les obus tombaient toujours sur le haut de Varennes, dans la nuit on m’a descendue dans le bas de Varennes, vers 3 heures. A 5 heures les soldats français brancardiers me remontaient chez Monsieur Marteaux parce que la maison où j’étais se trouvait ébranlée. Enfin je ne peux pas tout vous raconter.

Monsieur Soumillard, dans la Grand’Rue, a été blessé dans son lit par un éclat d’obus, sa toiture défoncée, et la devanture arrachée, enfin c’est terrible. La maison de Madame Faillette est effondrée par un obus ainsi que celle de Madame Potron. Ceux-ci sont depuis trois semaines dans les caves des maisons brûlées, la leur l’étant aussi par une bombe. Depuis chez Monsieur Dannequin jusque chez Monsieur Denis (ancien facteur), la Basse-Cours, jusqu’avant la maison de Mademoiselle Maichauffée (là, le feu a été encore arrêté par les Prussiens), depuis chez Madame Oudet jusqu’à chez Monsieur René Person, il ne reste plus rien du tout. C’était d’abord décapité par les obus, ensuite par le feu. Il n’y a plus d’hôpital, d’église, de presbytère ; la rue de Monsieur Biot, jusqu’à l’hôtel Lecoeur (à côté de l’hôpital) tout est rasé complètement, la rue de Tabur et la Grand’Rue. Depuis quinze jours nous avons quitté Varennes, il y a encore du nouveau. Beaucoup d’émigrés de Varennes sont à Bar-le-Duc et aux environs, mais le doyen et Monsieur Evrard sont aussi à Bar. Monsieur le doyen qui vient me voir m’a encore bien assuré aujourd’hui qu’il y avait eu un combat à la baïonnette dans la Grand’Rue. Nous sommes arrivés à Bar il y a douze jours ; comme il y avait dix jours que nous étions sous le bombardement, nous étions folles de terreur ; à n’importe quel prix j’ai voulu partir. Mes enfants poussaient des cris terribles. Monsieur Denis est allé à Neuvilly et  a trouvé Paul, mon beau-frère. Il est venu aussitôt me chercher au risque de sa vie sous les obus et les balles. Nous sommes arrivés à Aubréville, de là à Verdun et Bar, après bien des heures dans les gares. J’étais toujours étendue sur un brancard prêté par les soldats, il me fallait toujours deux hommes pour me monter et descendre.

Nous n’étions pas coiffées, à moitié habillées. Madame Denis était comme nous, nous sommes parties sans rien, nous avons dû acheter une chemise à Bar. Nous sommes installées, maman, moi et les enfants, dans une chambre qui nous coûte un franc par jour. Maman avec Madeleine couchent par terre, moi dans un lit avec les trois petits. Quand je suis arrivée à Bar on aurait dit que j’allais mourir, mais aujourd’hui je vais beaucoup mieux. Nous avons toujours peur que les Prussiens viennent à Bar. La municipalité de cette ville ne veut plus d’émigrés, le maire a dit deux fois à maman qu’il fallait partir bien loin vers l’Italie avec les autres émigrés. C’est tout de même malheureux, mais tant qu’il n’y aura pas de danger à Bar nous ne partirons pas. Maman est inconsolable de la perte de la maison et pleure tout le temps.

Recevez, Madame, etc.

 

Source : AD Meuse – Le Bulletin Meusien du 24 décembre 1914

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